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Gervais Djondo, fondateur d'Ecobank
Pionnier du panafricanisme et de l’intégration régionale, Gervais Dondjo a prouvé que tout est possible quand les Africains se rassemblent. A l’origine du groupe Ecobank et de la compagnie aérienne Asky, le Togolais au sens aigu de l’intérêt collectif a su balayer les doutes et les critiques. A 80 ans cependant, l’homme d’affaires au caractère affirmé prend du recul, même si son pouvoir d’influence reste intact.
     Date de publication: 08-08-2014   20:26:27
Un vrai patriarche. Comme on les imagine ou les découvre, en feuilletant les photos d’un livre ancien qui retrace une saga familiale. Dans son ample costume traditionnel blanc, sa canne enrichie d’un pommeau d’argent à la main, Gervais Djondo a bien sûr ralenti le pas. Mais à 80 ans, l’homme à la fine barbe blanche conserve un regard perçant et l’esprit vif. Tandis que ses yeux en amandes, cerclés d’une fine monture, se plissent davantage encore et s’éclairent quand il évoque un souvenir heureux, une anecdote cocasse dans les affaires ou une décision qu’il a imposé, satisfait de bousculer les habitudes en place.

C’est au cœur de Lomé, dans une villa imposante protégée par un haut mur de verdure, que l’homme d’affaires togolais le plus connu hors des frontières de son pays reçoit ses visiteurs. Avant de rencontrer le maître des lieux, grand amateur d’art traditionnel africain, il faut traverser une cour intérieure voutée et en partie couverte, inspirée de l’architecture du Moyen-Orient, agrémentée de quelques palmiers et enrichie de plusieurs statues de bois et de bronze qui ont toutes trouvé leur place dans cet espace enveloppé de marbre. Un fief urbain doublé d’une vaste propriété à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, dans le village de Djondo-Kondji, près de la ville d’Anèho, non loin de la frontière avec le Bénin. Une bourgade, « sa campagne », où il naquit un 4 juin autour des années 1930. Et officieusement rebaptisé Djondoville.

Aujourd’hui, Gervais Djondo se retire peu à peu des affaires. « A 80 ans, je crois que cela suffit. Je suis moins souvent à Lomé qu’au village, pour être au contact de la nature. Cela vous permet de réfléchir à ce qui a été bien fait ou au contraire à ce qui a été mal ficelé. Cela vous revigore », confie-t-il.
1. INFLUENCE
 
C’est un fait. Le grand patron togolais, qui a mis près de trois décennies pour bâtir Ecobank avec Henry Fajemirokun et Ayedemi Lawson, et qui demeure encore le président du conseil d’administration de la compagnie aérienne régionale Asky, est plus distant. Mais toujours présent. Dans la tourmente qui secoue Ecobank depuis juillet 2013, il a exigé, en septembre, la tête du président du conseil d’administration, Kolapo Lawson, le fils de son compère Ayedemi. Et il l’a obtenu fin octobre.

Gervais Djondo demeure un homme influent. Même s’il s’en défend mollement. « Non, je suis le président honoraire d’Ecobank et c’est l’Assemblée générale qui a voté cela. Je suis l’un des fondateurs, et quand je vois cette institution prendre un mauvais chemin, j’estime avoir le devoir d’intervenir. » Pas vraiment le langage d’un retraité ! Intraitable, il précise : « Nous allons profiter de ce qui se passe pour nettoyer beaucoup de choses et revoir la politique de gouvernance qui a montré ses faiblesses. »

Car on ne touche pas à Ecobank : « l’une de mes plus belles œuvres », admet-il. La bonhommie et la sagesse qu’affiche Gervais Djondo ne doivent pas faire oublier son caractère bien trempé. On ne parcourt pas près de 60 ans de vie professionnelle sans une profonde détermination. « Dieu m’a donné une chose : c’est la persévérance, confesse-t-il. J’aime bien foncer, prendre des risques. Et s’il y a des difficultés, je ne lâche rien.»

Ce n’est pas un hasard si le destin atypique de Kwane Nkrumah, père de l’indépendance du Ghana,a marqué l’homme d’action togolais. La détermination du ghanéen à imposerl’idée du panafricanisme à ses compatriotes a servi de modèle à Gervais Djondo qui a cherché à transposer ce concept au monde économique en lançant Ecobank et Asky. « Je suis convaincu que l’échec ne détermine pas l’avenir d’un homme, ce n’est pas la fin d’un homme. Un échec, c’est une demi-victoire, qui redynamise, redonne confiance. On se relève et on repart. », confie-t-il.

Une opiniâtreté forgée dès ses premières années passées dans la région d’Anèho, où il attrapera très tôt le virus des affaires. « Mon père était un grand commerçant, se souvient-il. Tout petit, à la maison, je voyais le catalogue Manufrance (la première société française de vente par correspondance créée en 1885 à Saint-Etienne, Ndlr). Mon père importait beaucoup de produits, surtout des outils agricoles. J’ai été nourri à ce sein. »
2. RIGUEUR
 
Mais Gervais Djondo traîne également la réputation d’être d’une rigueur presque maladive. « Je reconnais que ce n’est pas facile de travailler avec moi. Mon père a reçu une éducation allemande, très, très rigoureuse. Et je pense que beaucoup de choses sont parties de là, comme mon exigence de rigueur », analyse-t-il.

En clair, Gervais Djondo n’a pas eu d’enfance heureuse. Il a été élevé à la « prussienne » par un père particulièrement sévère, influencé par la présence du colonisateur allemand de 1884 à 1914. « Quand mon père mangeait, j’étais debout, à côté de lui, les bras croisés. Une fois alors que je somnolais, il m’a mis à genou sur des coques de palmiste. J’avais les genoux en sang », se rappelle-t-il.

Son enfance sera aussi empreinte d’une profonde solitude. Fils unique, il est plongé dans l’isolement. Ses parents se séparent, lorsqu’il a deux ans. Même s’il grandira avec un père et une mère, le jeune Gervais souffrira de ne pas vivre dans une famille unie. « Je m’entendais bien avec eux, mais je n’ai pas eu une enfance entourée d’affection », regrette-t-il. Une situation qui le condamne à vivre dans une prison dorée, surprotégé. « Mon père m’a tellement serré ! A cette époque, ce n’était pas bien vu dans un village d’Afrique d’être un enfant unique et mon père avait tellement peur, en plus, qu’il m’arrive quelque chose. J’étais enfermé. Je ne sortais pas. Cela m’a trop marqué », avoue ce père de six enfants qui reconnaît pourtant avoir éduqué sa progéniture de manière très stricte.

Des blessures de jeunesse qui ne se sont jamais refermées. Elles ont modelé une personnalité au caractère acéré. Mais elles ont également creusé des manques. En exil intérieur pendant toute son enfance, car privé de contacts avec les enfants de son voisinage et le monde extérieur, il a passé le reste de sa vie à aller à la rencontre des autres, notamment en défendant des causes collectives dans la ferme intention d’exister enfin aux yeux de tous et de se faire apprécier. Ce qui en fera un patron militant, à la fibre sociale et au sens aigu de l’intérêt collectif.

Ce souci des autres a conduit ce comptable de formation au syndicalisme. Au début des années 1950, Gervais Djondo a été recruté au Niger comme directeur administratif et financier de la Régie générale des chemins de fer et des travaux publics. Mais à cette époque, le continent est en pleine effervescence. Avec d’autres jeunes, il rallie la cause de l’indépendance. Dans ce contexte, il devient très proche du nigérien Djibo Bakary, qui l’embarquera dans l’aventure syndicale. « En 1955, j’ai été l’un des signataires, à Dakar, de la première convention collective du secteur privé de l’Afrique de l’ouest », souligne-t-il.

Arrivé au pouvoir en juillet 1958, Djibo Bakary sera renversé en octobre. Gervais Djondo retourne au Togo, puis part en France pour étudier. Dans les années 1960, il entre à l’Ecole nationale de la France de l’Outre-mer. Puis poursuit sa quête de savoir à l’Institut social du travail, à l’université de Paris. Mais la politique le rattrape. De passage à Paris en 1964, le président togolais Nicolas Grunitzky le ramène sans discuter au pays. Il dirige alors la Caisse des allocations familiales. « Je l’ai transformée en Caisse nationale de sécurité sociale. Et j’ai créé le système de protection pour les accidents du travail et l’assurance vieillesse », énumère-t-il.

Sa première initiative : installer une horloge pointeuse. Il donne l’exemple et pointe chaque matin. Mais parmi le personnel se trouve la femme du vice-président de la République d’alors. Hors de question qu’une personnalité de ce rang pointe, lui explique-t-on. « On a failli me renvoyer. Mais j’ai tenu bon. Finalement mon initiative a été acceptée », se remémore Gervais Djondo, encore satisfait de son « coup ».
3. INOXYDABLE
 
A la fin des années 1970, il retourne dans le privé et devient le directeur pour le Togo de la Société commerciale de l’ouest-africain (Scoa). En 1978, il prend la tête la Chambre de commerce et d’industrie du Togo. Il sera à l’initiative de la création de la Fédération des chambres de commerce d’Afrique de l’Ouest, qu’il présidera de 1978 à 1984. Puis il est appelé au gouvernement. « J’ai été le premier ministre venu du secteur privé », insiste-t-il. De 1984 à 1991, il sera le ministre de l’Industrie et des Entreprises publiques « pour prendre en main les sociétés d’Etats dans une situation catastrophique », note Gervais Djondo. Son fait d’arme : « J’ai créé la première zone franche industrielle d’exportation en Afrique dans les années 1980, avec les Américains de l’USaid », complète l’ancien ministre.

Ensuite, l’aventure du Togolais est plus connue. Il bâtira avec son comparse Ayedemi Lawson ce qui s’imposera comme « LE » modèle incontesté de groupe panafricain avec la création d’Ecobank, désormais présent dans 34 pays. Gervais Djondo répètera l’opération en janvier 2010 avec la compagnie aérienne ouest-africaine Asky, qui dessert 23 destinations. « Nos Etats minuscules n’arrivent pas à satisfaire les besoins des populations locales. Si nous voulons développer l’Afrique, c’est d’abord à nous-mêmes Africains de nous prendre en main. Le panafricanisme c’est la capacité à mettre ensemble nos forces, nos moyens en capital et en ressources humaines pour affronter les problèmes. Si on ne passe pas par-là, on ne s’en sortira jamais », exhorte l’entrepreneur au mental inoxydable.

Toujours sur le pont en avocat du panafricanisme, le milliardaire africain pourrait se contenter de dépenser son argent en toute tranquillité.« Ce n’est pas l’argent l’important. C’est plutôt aider les autres à réussir. Je le fais et je continue de le faire. C’est mon idéal », explique Gervais Djondo. Grâce à lui, les habitants de son village natal de Djondo-Kondji ont tous l’eau courante, bénéficient de l’éclairage public, d’écoles en dur et de routes pour les relier aux villages voisins.« J’aime partager. Et je connais ce village et les souffrances de ses habitants. J’ai voulu apporter du soulagement », confie-t-il.

Après ce parcours hors-normes, l’homme d’affaires peut méditer dans sa demie retraite sur ce qui restera l’un de ses seuls regrets : ne pas avoir bâti son propre empire : « Cela m’a manqué. J’ai eu envie de créer mon groupe, mais en Afrique c’est parfois compliqué avec les politiques. Alors je suis entré dans des sociétés, j’ai acheté des actions. Et j’ai plus travaillé pour les autres que pour moi. »
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© Notre Afrik N°39 - Par Jean-Michel Meyer
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