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Sud: Dans les circuits de l’exploitation frauduleuse du Bubinga
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© Jean François CHANNON | Le Messager
Cette essence forestière officiellement interdite d’exploitation et d’exportation au Cameroun, fait l’objet d’un pillage sauvage et d’une production frauduleuse. Les réseaux criminels qui tournent autour du Bubinga agissent de manière ouverte et impunie.
     Date de publication: 14-08-2014   14:21:58
1. Au cœur des poches forestières du Bubinga au Cameroun
 
La ville d’Oveng, chef-lieu de l’arrondissement du même nom, dans le département du Dja et Lobo, région du Sud, tire la quintessence de son nom de l’appellation d’un arbre qu’est l’Oveng. Dans l’univers culturel des Fang-Beti, encore connu comme sous l’appellation « les Pahouins », l’arbre Oveng, est aussi nommé Essingan. C’est le même arbre qu’on appelle aujourd’hui Bubinga. Sur le plan de la technique forestière, il s’agit d’une essence de la famille du « Quiboursia termanü ». Selon diverses sources spécialisées, à l’heure actuelle, dans la région forestière d’Afrique centrale en général, et plus précisément du Cameroun, le Bubinga est un des bois les plus précieux, sinon le plus précieux. M. Abanda Joseph, technicien des eaux et forêts explique que « le Bubinga qui est en fait connu sous les appellations d’Oveng et d’Essingan était considéré autrefois comme le « roi de la forêt ». Une certaine légende lui donne un caractère de bois mystique de par sa solidité. Il est donc resté une espèce forestière de grande qualité, très prisé et qui a des fonctions multiples. C’est pour cela que face à sa rareté, l’Etat du Cameroun a décidé de le protéger par une législation particulière. »

Les poches forestières où l’on trouve le Bubinga au Cameroun se situent essentiellement dans la région du Sud. Certains anthropologues contemporains indiquent sans nuance que le Bubinga est un bois qui épouse intimement la région où vivent les peuples Fang-Beti. C’est-à-dire qu’il est localisé dans les forêts qui côtoient l’Océan Atlantique, notamment au fond du Golfe de Guinée (zone de Lolodorf), pour ressurgir dans les grandes forêts qui entourent les départements de la Vallée du Ntem et de la Mvila, avant de s’asseoir profondément dans les forêts du département du Dja et Lobo, précisément dans les arrondissements d’Oveng et de Mvangan, unités administratives voisines de la frontière gabonaise. Le Bubinga qui, on ne sait pas trop comment, a évité les massifs forestiers de l’Est-Cameroun, est spécifiquement basé dans l’aire protégée baptisée « Sanctuaire à Gorilles de Mengame ». D’où les multiples incursions des trafiquants.
2. Un bois protégé au centre d’une mafia
 
Classé dans la catégorie des essences protégées, du fait de sa rareté, et la menace de disparition qui pèse sur lui, le Bubinga a toujours été une essence défendue. Ces cinq dernières années, son prix sur le marché national et international a particulièrement flambé. Cet or vert est donc devenu singulièrement recherché pour sa texture, sa couleur, et sa résistance. Amplement utilisé dans l’ameublement et l’ébénisterie, le Bubinga a vu sa demande fortement s’accroître sur le marché asiatique. Ce qui logiquement a fait grimper son prix à l’exportation vers des pays tels que la Chine, le Vietnam, la Corée du Sud, et dans une certaine mesure le Japon. Des acquéreurs du Bubinga partent donc de ces pays pour le Cameroun. Et comme la coupe, l’exploitation et l’exportation du Bubinga sont officiellement interdites, il s’est créé un marché frauduleux aux contours mafieux.

Paul M. exploitant forestier camerounais confie que « le Bubinga aujourd’hui est au centre de tractations multiples. Tout le monde sait que la coupe et l’exploitation de cette essence sont prohibées. Mais depuis que la piste asiatique s’est imposée, il y a beaucoup d’argent qui circule dans la filière d’exploitation frauduleuse du Bubinga. La complicité des exploitants forestiers est avérée ». Et de poursuivre que « les autorités du ministère des forêts sont parfaitement au courant et parfois même il se dit que sur le terrain, elles sont de connivence avec les trafiquants. » A en croire notre source, sachant que l’exploitation du Bubinga est interdite, les trafiquants ont une manœuvre bien connue. Ils vont chercher le Bubinga dans les forêts communautaires en soudoyant les populations riveraines. Après avoir abattu les arbres, l’étape suivante consiste à le faire sortir des forêts. Les trafiquants contactent alors des exploitants forestiers légaux, titulaires des ventes de coupe ou des unités forestières aménagées et titulaires d’une licence dans activité d’exploitation forestière. « Ceux-ci entrent alors dans la combine en certifiant que les essences exploitées sortent effectivement des forêts qui leur ont été attribuées pour exploitation par l’Etat du Cameroun. Ou encore plus cyniquement, ils déclarent d’autres essences telles que le Tali par exemple qui s’apparente au Bubinga. Les lettres-voitures sont ainsi truquées et l’exploitant forestier à qui l’Etat a cédé une parcelle de forêt du domaine forestier national devient ainsi un exploitant véreux qui est entré dans une mafia redoutable. Tout le monde sait que même dans les ventes de coupe et les Uefa, il faut une autorisation spéciale pour couper le Bubinga. En fait les exploitants des ventes de coupes et Uefa, étaient autorisés à couper du Bubinga dans leurs parcelles. Mais ils sont devenus les trafiquants. D’où l’interdiction. Le scandale réside dans le fait que non seulement les trafiquants et leurs complices exploitent une essence interdite de coupe, mais aussi, ils ne payent pas les différentes taxes », détaille-t-il.
3. Dans le réseau des complicités multiples
 
Ces dernières années, c’est dans le Sanctuaire à gorilles de Mengame que s’organise principalement le trafic du Bubinga. Le mode opératoire des trafiquants est désormais connu. Ceux-ci entrent dans la forêt de cette aire protégée avec la complicité de certains riverains. Une fois le Bubinga coupé, le porteur de grume entre en forêt au vu et au su de tous. La vérité est que les trafiquants ont pris le temps de mettre toute l’administration des écogardes dans leurs poches. Le camion grumier quitte la forêt avec son précieux chargement. Direction le port de Douala. Tout le long du parcours entre autres du Sanctuaire et des forêts environnantes, jusqu’au Port autonome de Douala, le camion qui transporte la grosse bille de Bubinga passe tous les postes de contrôles forestiers sans aucune inquiétude.

Il en est de même pour des grumiers portant lettres-voitures truquées. On comprend donc que les responsables des postes de contrôles forestiers et leurs différentes hiérarchies sont bien dans cette combine. Tout comme l’administration douanière est fortement soupçonnée. La preuve, une fois que les camions qui transportent les billes de bois Bubinga se retrouvent à proximité du Port de Douala, les acheteurs asiatiques qui attendent la marchandise avec une excitation particulière entrent alors en jeu. Ceux-ci (qui de plus en plus vont même déjà dans les villages du Sud Cameroun pour chercher du Bubinga) s’occupent de toutes les formalités. A savoir, le convoiement jusqu’au parc à bois du Port autonome de ce bois précieux. Puis, de l’embarquement dans des containers pour exportation vers les pays asiatiques. Diverses sources rapportent qu’à chaque étape, l’argent circule dans une ambiance de corruption généralisée. On sait que le Bubinga qui arrive au Port autonome de Douala coûte (selon des chiffres) 3 millions de Fcfa le m3. Les Asiatiques particulièrement les Chinois qui sont dans la filière payent en espèces sonnantes et trébuchantes.

Comment donc un tel trafic sur une essence rare, non seulement interdite d’exploitation mais surtout d’exportation peut-il s’opérer ainsi impunément ? La vérité est que les opérateurs asiatiques de cette filière mafieuse sont pourtant bien identifiés. Leurs complices, que se soit au sein des populations riveraines des forêts (tel par exemple le Sanctuaire à gorilles de Mengame), où sont localisés les abattages frauduleux de cette essence forestière protégée, ou encore de tous les circuits de convoiement du bois vers le port le sont aussi. Jusque là, aucune réaction efficace pour démanteler cette mafia qui s’attaque non seulement à l’environnement, mais aussi s’enrichit illégalement sur le fruit de la biodiversité nationale. Ceci sans que les Ong de défense de l’environnement ne lèvent le petit doigt.

Il se dit même qu’un ancien chef de la brigade nationale des contrôles forestiers au ministère des forêts et de la faune s’était illustré particulièrement dans le trafic de Bubinga en direction de la Chine. Le mode opératoire étant que c’est ce haut responsable du Minfof qui supervisait toutes les ventes aux enchères de cette essence saisie sur le plan national. A partir de là, il s’arrangeait pour livrer ce bois précieux en Chine par une alchimie dont il avait seul le secret. Il se dit aussi que le Bubinga avait à un moment donné tellement enrichi les brigadiers forestiers qui roulaient tous en en voitures 4/4, au point ou alertée, la Commission nationale anti-corruption (Conac) a fait une descente sur le terrain au cours des mois de juin et juillet 2011.

Approchées par Le Messager, les hautes autorités du ministère des forêts et de la faune renseignent que les fonctionnaires de l’administration forestière et de la faune sont assermentés dans la protection des forêts et de la faune. C'est-à-dire qu’un cas de constat de coupe frauduleuse d’une essence forestière protégée comme le Bubinga notamment, ils doivent appréhender les contrevenants et les présenter directement au procureur de la République qui ouvre immédiatement une information judiciaire. A la cellule de communication du Minfof, il nous a été demandé de déposer un protocole d’interview adressé au chef de ce département ministériel. Ce que nous avons fait. Et depuis pratiquement un mois, nous sommes sans réponses.
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