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Nigeria : Tomi Davies, business angel 2.0
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lemonde.fr - Par Samir Abdelkrim
Tomi Davies est constamment à l’affût de la prochaine innovation africaine dans laquelle il pourrait investir quelques millions de nairas. Ou plutôt « co-investir », en équipe
     Date de publication: 13-10-2015   15:06:12
Il a le regard vif et intelligent de ceux qui vivent déjà dans le futur et ce n’est pas sans malice qu’il se définit sur son compte Twitter comme étant un « techpreneur futuriste ». Dans la vraie vie, Tomi Davies est constamment à l’affût de la prochaine innovation africaine dans laquelle il pourrait investir quelques millions de nairas. Ou plutôt « co-investir », en équipe. Car Tomi Davies est d’abord et avant tout un business angel, et c’est à ce titre qu’il préside l’African Business Angel Network, ou ABAN. Un réseau panafricain mis sur pied en 2015 pour faire émerger, dans chaque pays africain, un réseau local d’investisseurs de business angels. Soit 54 au total. Le second objectif d’ABAN est d’éduquer les investisseurs pour les pousser à investir dans les technologies car « l’investisseur africain classique préférera toujours investir dans l’immobilier. Nous les incitons à consacrer 5 à 10 % de leur portfolio aux start-up technologiques et nous les formons pour cela », confie Tomi.

Mais la véritable passion de Tomi, c’est sa ville, Lagos, et en particulier ses start-up, qu’il conseille et accompagne comme mentor et comme investisseur. C’est précisément pour cela qu’il a fondé en 2012 le Lagos Angel Network, un réseau rassemblant plusieurs dizaines d’investisseurs privés lagosiens. L’écosystème qui fleurit à Lagos, il le connaît sur le bout des doigts et l’a vu naître et grandir, depuis le quartier populaire de Yaba, berceau historique de la scène tech locale où il possède aussi des bureaux. Mais c’est à Victoria Island, en marge de DEMO Africa, que se déroulera l’entretien. Rencontre avec un investisseur nigérian passionné.

Les investisseurs se sont déplacés en nombre à DEMO Africa. Comment expliquer cet engouement ?



Parlons chiffres pour introduire cette conversation. 500 à 600 nouvelles start-up se créent en moyenne chaque année au Nigeria. Les besoins en financement s’élèvent en moyenne aux alentours de 100 000 dollars par start-up. Certaines ont besoin de plus voire beaucoup plus pour passer à l’échelle, d’autres ont besoin de sommes beaucoup moins importantes. Je vous donne ces chiffres afin que vous mesuriez les besoins en financement de nos start-up et de notre écosystème. Il y a certes de plus en plus d’argent qui arrive de l’extérieur pour investir dans les start-up nigérianes, qu’il s’agisse de groupes de média, de business angels de la diaspora, de capitaux-risqueurs de la Silicon Valley.

Mais ce n’est pas encore suffisant, le chemin à parcourir est encore très long mais au moins les signaux envoyés par le terrain sont positifs, par exemple en organisant des conférences comme DEMO Africa, et les investisseurs locaux ou internationaux les perçoivent. Surtout, ils regardent les performances des start-up tech nigérianes.

Je ne parle pas que du e-commerce ici, même si tout le monde sait qu’au Nigeria, le commerce en ligne est vraiment en train d’exploser. Je parle aussi de start-up utilisant les technologies dans l’agriculture, dans l’éducation, dans la finance, dans la logistique, etc. Les investisseurs observent la traction et se rendent bien compte que le marché est de plus en plus mature, que les indicateurs de croissance, les métriques, mois après mois, restent scotchées aux alentours de deux chiffres. Ils veulent en faire partie.

Outre le e-commerce avec Konga ou Jumia, le secteur des « Fintech » est l’autre point fort de la scène tech nigériane…

Vous avez raison. Je peux citer l’exemple de Paga qui est une vraie succes story. SimplePay, une autre start-up Fintech nigériane, est quant à elle sur le point de lever 500 000 dollars. Cela paraît peu mais en même temps, ce sont des sommes très importantes. Nos entrepreneurs technologiques sont de plus en plus professionnels, ils travaillent durs et sont obsédés par l’amélioration continue de leurs produits pour s’adapter aux évolutions du marché. Ils innovent constamment.

Le Nigeria serait donc le nouvel eldorado des start-up ?

Nos start-up tech figurent sur la « short list » de nombreux investisseurs et c’est la raison pour laquelle vous pouvez croiser à Lagos de plus en plus d’investisseurs venus de la Silicon Valley, comme Tiger Global. Et aussi notre « deal flot » est plus volumineux, ce qui explique que vous trouverez plus de levées de fonds ici que partout ailleurs en Afrique. Mais bien sûr nous sommes encore très loin du niveau de la Silicon Valley, loin s’en faut. Ce qui a permis le succès extraordinaire de la Silicon Valley, ce sont les investissements publics massifs dans le secteur de la défense et de la recherche, ce qui a favorisé l’innovation, la multiplication de brevets et leur commercialisation, etc. Nous sommes loin de faire cela au Nigeria, très loin.

L’écosystème se concentre-t-il exclusivement autour de Lagos ?

Lagos est très dynamique mais il ne faut pas mettre de côté le fait qu’il existe une scène tech émergente à Abuja. Les choses commencent à se mettre en place également à Port Harcourt, Malabar et même à Cadenas au centre du pays. Il se passe des choses intéressantes également dans la ville d’Ibadan, toujours dans les nouvelles technologies.

Le gouvernement nigérian peut-il aider l’écosystème et comment ?

Il y a des efforts qui sont faits, mais à vrai dire le gouvernement tâtonne encore et essaie de trouver son positionnement. Par exemple, nous avions eu un excellent ministre des nouvelles technologies il y a cinq ans, mais depuis son départ, le poste est resté pratiquement vacant et nous attendons toujours son successeur, une direction. Pour le moment, le poste est occupé par un haut fonctionnaire de transition, et non par un ministre de plein exercice. La bonne nouvelle c’est dans les prochains jours, le poste sera occupé par un nouveau ministre des technologies. C’est un excellent signal pour l’écosystème mais nous attendons de savoir qui sera en charge. Nous verrons !

Si l’on compare les levées de fonds relevées par VC4Africa en 2014, l’Afrique francophone est vraiment à la traîne. Pourquoi selon vous ?

Même si je pense que la jeunesse africaine anglophone et francophone sera de moins en moins hétérogène dans les années qui viennent, en partie grâce aux nouvelles technologies, la culture, c’est vrai, n’est pas la même. Ce qui explique cette différence de rythme. C’est aussi un risque, car je dis toujours aux investisseurs étrangers de ne jamais regarder l’Afrique comme une seule et même entité : nous sommes 54 pays avec chacun un goût différent… un peu comme le café !

Par exemple dans certaines cultures, l’échec n’est pas acceptable, l’entourage vous observe, vous juge. Ici à Lagos, je vois les choses différemment : l’échec est une partie intégrante de l’entrepreneuriat et permet d’apprendre. Je pose ainsi toujours la même question aux start-up dans lequel je m’apprête à investir : quel fut votre plus grand échec ? S’ils répondent qu’ils n’ont jamais échoué de leur vie, c’est simple, je n’investis pas ! Sur la question du financement, il suffit parfois de la volonté de quelques-uns pour bousculer le statut quo, comme au Cameroun, un pays à la fois francophone et anglophone, où des investisseurs individuels motivés ont permis la création du Cameroon Angels Network.

Le Nigeria est immense par sa taille et sa population. Pour réussir, les start-up locales ont-elles vraiment besoin de s’internationaliser ? Le marché intérieur ne suffit-il pas ?

Tout dépend du problème que les start-up tentent de résoudre. En tant que business angel et investisseur dans les start-up Tech, je me demande toujours si le problème qu’est en train de résoudre un entrepreneur au Nigeria peut également répondre à des besoins ailleurs dans le monde, par exemple dans d’autres pays émergents massifs comme l’Inde ou le Bangladesh ? Si ce n’est pas le cas, est ce que ce produit peut apporter des solutions au continent africain, ou en tout cas à la région proche, c’est-à-dire dans l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble ?

La scalabilité est vitale pour la survie d’une entreprise technologique et je parle en connaissance de cause : un de mes investissements les plus avisés dans une start-up, je l’ai réalisé dans Sproxil, une société nigériane spécialisée dans la détection de faux médicaments. Sproxil est aujourd’hui en train de s’étendre au Pakistan et ouvre même des bureaux aux Etats-Unis ! Une autre start-up de Lagos que j’aime beaucoup et que j’ai déjà cité, SimplePay, reste concentrée sur le Nigeria aujourd’hui. Mais la solution de paiement que SimplePay propose est tellement utile, le produit tellement bien pensé, que cette start-up sera dans les trois années, j’en suis convaincu, largement panafricaine !
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