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Sommet US-Africa : lettre ouverte au président Barack Obama
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© P. Ludovic LADO, Jésuite
Le drame du Cameroun aujourd’hui est que ce pays est devenu invivable pour sa jeunesse et ceux qui en ont les moyens et le potentiel n’aspirent souvent qu’à partir. Il est devenu une prison pour son propre peuple mais avec toutes les apparences d’une démocratie.
     Date de publication: 31-07-2014   00:00:53
Mr le Président,

Je vous écris au sujet du prochain sommet Etats-Unis/Afrique (4-6 Aout 2014) auquel vous avez invité la plupart des chefs d’Etat africains. J’apprends que les présidents de la république centrafricaine, de l’Erythrée, du Soudan et du Zimbabwe n’y participeront pas pour n’avoir pas été invités. Mais la liste aurait dû être plus longue avec des pays comme la Guinée équatoriale, le Cameroun, le Congo, l'Angola, le Burkina Faso, l'Ouganda, etc., en raison de leur mauvaise performance en culture démocratique. Voici quelques indicateurs: le président José Eduardos Santos de l'Angola a 71 ans et est au pouvoir depuis 34 ans; M. Paul Biya du Cameroun est âgé de 81 ans et dirige ce pays depuis 32 ans; Mr Teodoro Obiang Nguema de la Guinée équatoriale a 72 ans et est au pouvoir depuis 32 ans; M. Denis Sassou Nguesso du Congo a 70 ans et dirige ce pays depuis 30 ans; M. Yoweri Museveni de l'Ouganda a 69 ans et est au pouvoir depuis 27 ans. M. Blaise Compaoré du Burkina Faso a 63 ans et dirige ce pays depuis 26 ans. Certains d'entre eux envisagent de modifier leurs constitutions pour rester au pouvoir et c'est bien évidement une source potentielle d'instabilité. M. Obama, vous ne pouvez pas compter sur cette espèce de dirigeants pour penser l’avenir de l’Afrique. A titre d’illustration, prenant le cas particulier du Cameroun, j’aimerais partager avec vous trois ou quatre raisons pour lesquelles je n’aurais pas invité Mr Biya si j’étais président des Etats-Unis.

Premièrement, les Etats Unis sont après tout un pays très démocratique où le chef de l’Etat ne fait pas plus de deux mandats. Vous allez vers la fin de votre deuxième mandat sans avoir l’intention de faire modifier la constitution pour rester au pouvoir. Et vous avez raison, Mr le président, puisque 08 ans dans cette charge pour quelqu’un qui travaille vraiment, c’est épuisant. Ce n’est pas le cas au Cameroun. Mr Biya est au pouvoir depuis 1982 et modifia la constitution en 2008 pour enlever la limitation des mandats de manière à s’éterniser au pouvoir. Dieu seul sait si pendant ces 32 ans, il y a jamais eu d’élections libres et transparentes.

Un tel pays est-il une démocratie ou un royaume ? En 32 ans, il a vu passer 08 chefs d’Etats Américains et si Dieu lui donne la santé, vous le laisserez au pouvoir. A son âge, il devrait être à la retraite après des décennies de service public. Mais comme « le Cameroun c’est le Cameroun », il est encore au pouvoir pour un mandat de 07 ans qui court jusqu’en 2018. Il aura alors 85 ans. On a bien de la peine à croire que nous sommes au 21ème siècle. Notre démocratie n’est pas votre démocratie.

Deuxièmement, ce sommet Etats-Unis/Afrique, à travers votre l’initiative des Jeunes Leaders Africains (Young Africans Leadership Initiative-YALI), qui vous est si chère, Mr le Président, met un accent particulier sur la promotion du leadership des jeunes générations. Je ne pense pas que vous souhaitez vraiment donner en exemple à ces jeunes le leadership politique de mon président. En effet, quand Mr Biya et consort restent aussi longtemps au pouvoir, quand ils entretiennent une gérontocratie corrompue dans l’administration, où voulez vous que les jeunes africains trouvent de l’espace pour faire éclore leur potentiel ?

Le drame du Cameroun aujourd’hui est que ce pays est devenu invivable pour sa jeunesse et ceux qui en ont les moyens et le potentiel n’aspirent souvent qu’à partir. Il est devenu une prison pour son propre peuple mais avec toutes les apparences d’une démocratie. C’est une coquille vide qui peut tomber et se briser à n’importe quel moment. Cette situation a modelé la conscience politique de ma génération et bien au-delà. C’est une génération aigrie et désillusionnée, certains ne voyant plus que la violence comme seul moyen de faire bouger le statu quo. Mais bien évidement, la répression sanglante des revendications politique au Cameroun n’est pas une exception.

Troisièmement, Mr Biya risque d’être accueilli à Washington avec des œufs pourris car beaucoup de mes compatriotes qui vivent dans votre pays n’approuvent pas sa présence à ce sommet. Il y a beaucoup de Camerounais talentueux qui vivent et travaillent aux Etats-Unis malgré eux, pour la simple raison que l’on piétine le talent au Cameroun. La médiocrité et le favoritisme sont la norme. J’ai toujours admiré l’importance que les Etats-Unis accordent à la vie intellectuelle par la qualité de vos institutions académiques, mais je n’ai jamais compris pourquoi il n’y a pas de structures équivalentes en Afrique. Ce n’est pas par manque de ressources, mais bien de leadership et de gestion responsable. Nos hôpitaux et institutions éducatives sont mal équipés dans un pays aussi riche que le Cameroun mais infesté par la corruption et le détournement massif des deniers publics enracinés dans une culture politique de l’égoïsme et du cynisme.

Enfin, j’aimerais partager avec vous l’expérience d’un de mes compatriotes qui réside à Douala, le poumon économique de mon pays. Il y a quelques jours il écrivait : « Je reviens à l’instant d’un poste de police à Douala. Il y a une semaine, j’ai porté plainte contre un de mes employés qui a fui avec mon argent. On l’a envoyé faire des achats et il a décidé de s’enfuir avec l’argent. Alors, comme tout bon citoyen, qui paye ses taxes et qui attend que justice soit faite, je suis allé à la police. Alors ce matin, j’ai été rappelé pour aller chercher l’avis de recherches. Mais ce qui m’a choqué, c’est ce que m’a dit la policière. Elle m’a demandé de prendre l’avis de recherche avec moi partout où j’irai et dès que je tombe sur le présumé coupable, de saisir le poste de police le plus proche pour qu’on l’arrête et le coffre en attendant le procès. J’étais tellement choqué que je lui ai demandé : ‘Etes-vous sérieuse ?

C’est moi qui dois aller chercher le criminel ?’. Et sa réponse était encore plus choquante : ‘Oui, c’est vous ! Vous vous imaginez combine il faudrait de policières dans une ville comme Douala pour courir après tous les criminels portés à notre connaissance ?’ Je me suis dit que peut-être qu’elle a raison. C’est pourquoi l’avis de recherche se trouve désormais au fond de ma poubelle ». Telle est l’expérience de la sécurité et de l’Etat de droit d’un citoyen camerounais de la classe moyenne. Vous vous imaginez ce qu’il en est des plus pauvres ! C’est dur, très dur, Mr le président, dans un pays où les dépenses sur la sécurité personnelle de notre président sont scandaleuses. La plupart de nos leaders ne se soucient pas de leurs peuples, mais d’eux-mêmes, de leur argent et de leur pouvoir. Ce type de leadership tue et est en train de tuer les pauvres.

Mr le président, je me demande ce que nos leaders vont faire à Washington alors qu’ils n’ont pas pu libérer nos filles toujours en otage dans une brousse quelque part au Nord du Nigéria. Immédiatement après leur capture, ils se sont agités pour un autre sommet à Paris autour de François Hollande, mais nos filles sont toujours en brousse. Pouvons-nous continuer avec la politique et les affaires comme d’habitude alors que nos filles restent introuvables ? Vous comprenez pourquoi nous avons tant de mal à faire confiance à nos leaders politiques. Nous sommes telles habitués à des sommets couteux mais inutiles que nous sommes devenus très sceptiques. Mais je ne peux que souhaiter, Mr le Président, que le vôtre soit un succès car après tout, l’espérance est une vertu chrétienne. Espérons qu’un jour l’Afrique tienne debout sur ses deux pieds pour assumer sa vocation de berceau de l’humanité. Que Dieu bénisse l’Amérique et l’Afrique. Sincèrement, vôtre.
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