MOUVEMENT NKUL BETI
   CAMEROUN             AFRIQUE             MONDE
Dr Thierry Amougou, macroéconomiste et auteur de plusieurs ouvrages, fait un rapprochement entre le MVET et les pouvoirs dictatoriaux en Afrique Centrale. Entretien explosif !
Source, auteur, copyright
Propos recueillis par Maurice Ze, coordinateur du Mouvement Nkul Beti.
Déjà il faut préciser que je ne suis pas un expert du Mvet même si j’ai des oncles qui le jouent au village et que j’ai pris part à plusieurs séances.
     Date de publication: 05-12-2013   11:06:34
Thierry Amougou, auteur de plusieurs ouvrages, parmi eux « Le Christ était-il Chrétien ? » et « le Biyaïsme », intervient dans cet entretien pour présenter son nouveau livre « La Démocratie de combat en Afrique Centrale ». Bien qu’il souligne de ne pas être un expert du MVET, il établit tout de même un rapprochement entre cet instrument traditionnel du peuple Ekang et la manière de pratiquer la démocratie en Afrique Centrale. « Mon livre essaie de mettre en évidence les fondements du pouvoir politique et de son opposition en Afrique centrale en évoquant les mythes fondateurs de ce pouvoir, les pratiques/institutions historiques et les pratiques/institutions contemporaines. Je construis donc ma problématique et j’adosse mes argumentations et mes analyses sur les études de chercheurs africains sur le Mvet (anthropologues, sociologues et philosophes). »

Nous avons aussi interrogé Thierry Amougou pour avoir son point de vue sur le développement économique en Guinée Equatoriale. D’après-lui, « Ce qui y existe c’est une modernisation autoritaire via une dictature politique qui profite de la rente pétrolière pour moderniser le pays et se bâtir des zones d’influences en Afrique centrale. »
1. Dr Thierry Amougou, à quoi cet ouvrage intitulé « La Démocratie de combat en Afrique Centrale » nous est-il utile ?
 
Thierry AMOUGOU : Déjà bonjour à tous les compatriotes et merci à Mouvement Nkul Beti de me passer la parole pour cette petite causerie. Mes encouragements à son promoteur dont nous sommes au courant de l’investissement quotidien en direction de la consolidation des projets relatifs au forum Ekang.

Vous savez, réfléchir sur nos problèmes et nos sociétés est toujours très utile car c’est à partir des études que nous armons nos populations afin qu’elles puissent mieux se défendre et se comprendre elles-mêmes tout en se remettant en questions par rapport à certaines choses non interrogées. Il est en outre fondamental que nous autres Africains regardions nous-mêmes et nos sociétés du dedans et avec nos propres yeux dans une espèce de réflexivité critique afin que ce ne soient pas toujours des Occidentaux qui viennent étudier nos mœurs pour ensuite nous dire ce qu’il faut faire ou à quoi renvoie telle ou telle chose typiquement africaine. L’indépendance de nos pays est aussi une occasion que le penseur africain doit saisir pour construire une pensée non dépendante du regard occidentale. Une pensée qui choisit l’Afrique, ses cultures et la subjectivité africaine comme points d’ancrages et d’intelligibilité des problématiques africaines de développement politique et économique. Cela n’interdit pas des ponts avec la pensée globale mais cet ancrage est crucial afin de ne pas développer des analyses désincarnées.
2. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous pencher sur le cas de l’Afrique Centrale ? Pourtant nous savons que la majorité des pays d’Afrique noire connaît les mêmes problèmes d’appréhension et d’application de la démocratie…
 
Thierry AMOUGOU : Cet ouvrage traite prioritairement de l’Afrique centrale pour trois raisons. Premièrement, je suis originaire du Cameroun, pays locomotive de l’Afrique centrale–au sens restreint sur le plan économique et démographique.

Deuxièmement, je parle du Mvet, instrument traditionnel de musique – une sorte de harpe ou de guitare – que l’on rencontre principalement en Afrique centrale (Cameroun, Congo Brazzaville, Gabon, Guinée Equatoriale et Centrafrique). C’est donc un lien culturel qui lie plusieurs peuples bantous de cette aire géographique – notamment les peuples fang – et en constitue ainsi une identité remarquable sur le plan culturel, démographique et populaire. En Afrique de l’ouest nous avons surtout les griots dont le statut politique et culturel n’est pas le même que celui du joueur de Mvet même si des comparaisons peuvent être faites entre les deux.

Troisièmement, contrairement à l’Afrique de l’ouest et à l’Afrique australe où des éclaircies de démocraties sont réelles (Benin, Ghana, Kenya, Nigeria…), l’Afrique centrale est une zone où les dictatures ont la peau dure et sont principalement des héritières reproduites de la colonisation française. Voilà les raisons initiales pour lesquelles mon choix s’est porté sur l’Afrique centrale.

Les analyses du livre ne se limitent cependant pas à l’Afrique centrale. Ses conclusions peuvent être étendues à toute l’Afrique subsaharienne car les conclusions que je tire de l’analyse du centre de l’Afrique sont extrapolables au reste du continent.
3. Les défenseurs des sciences du MVET partageraient-ils les mêmes points de vue que vous après avoir lu votre ouvrage ? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre le MVET et la pratique de la politique en Afrique Centrale ?
 
Thierry AMOUGOU : Déjà il faut préciser que je ne suis pas un expert du Mvet même si j’ai des oncles qui le jouent au village et que j’ai pris part à plusieurs séances.

Mon livre n’est pas non plus un livre sur les Mvet en tant que univers cosmogoniques complet et cohérent, domaine de recherche ou pratiques culturelles. Mon livre essaie de mettre en évidence les fondements du pouvoir politique et de son opposition en Afrique centrale en évoquant les mythes fondateurs de ce pouvoir, les pratiques/institutions historiques et les pratiques/institutions contemporaines. Je construis donc ma problématique et j’adosse mes argumentations et mes analyses sur les études de chercheurs africains sur le Mvet (anthropologues, sociologues et philosophes). Ces études menées par des Africains, notamment par le philosophe gabonais Bonaventure Mvé-Ondo, montrent que le pouvoir politique que met en scène le Mvet est dictatorial et monstrueux. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de tout l’univers du Mvet, mais uniquement de l’imaginaire du pouvoir politique que brosse la geste du Mvet et du sort tragique que cet imaginaire réserve à toute opposition. Cela est très important car nos pratiques et réalités politiques d’aujourd’hui ne sont indépendantes ni de la mémoire mythique bantoue, ni de la trajectoire historique de nos pays. Tout le lien entre Mvet et politique en Afrique central est là. Les mythes sont d’autant plus présente dans notre champ politique qu’ils sont toujours en embuscade er réapparaissent dès que le système moderne ne tient pas ses promesses de vie bonne.
4. Le MVET représente cet instrument traditionnel qui a des liens étroits avec le peuple Ekang qu’on retrouve dans les pays que vous citez dans votre ouvrage. Pouvons-nous en déduire que ce livre revient sur les méthodes de gouvernance chez les Ekang ? Nous savons que les présidents Biya et Obiang sont des Ekang…
 
Thierry AMOUGOU : A mon humble avis ce serait maladroit de réduire les Ekang au Mvet et le message politique du Mvet aux modes de gouvernance des Ekang au pouvoir en Afrique centrale. Le Mvet est juste une dimension de la culture plus large des peuples Ekang. Les fondements mythologiques du pouvoir politique et de l’opposition à celui-ci au sein du Mvet est quelque chose qui concerne certes les Ekang – dont ceux au pouvoir – mais va au-delà d’eux si je tiens compte des conclusions que j’en tire dans mon analyse.

Le titre principal du livre est « la démocratie de combat en Afrique centrale » afin de traduire à la fois les combats mythologiques au sein du Mvet dans les conquêtes de toutes formes de ressources, les combats contemporains qui se traduisent à travers les guerres africaines de vie et de mort, puis les combats civiques, citoyens et militants menés par ceux qui revendiquent la démocratie réelle. Les Présidents Biya et Obiang Nguéma sont certainement reliés par ces trois dimensions mais ne les épuisent ni les stoppent car elles vont au-delà d’eux en Afrique noire. Le Mvet est donc pris ici comme un modèle mythique ou mythologique dont l’imaginaire du pouvoir politique et le sort réservé à l‘opposition se trouvent dans les pratiques modernes de gouvernance de ces président-là. Il s’agit d’un tableau mythologie de pensée, une épistémè que je transforme en idéaltype interprétatif de la pratique réelle du pouvoir en Afrique. Dès lors, cet imaginaire mythologique ne fonde pas seulement la dictature et la guerre ouverte, mais aussi le combat civique, le combat citoyen et le combat militant car le Mvet envoie le même message que Frantz Fanon lorsqu’il enseigne dans « Les damnés de la terre » que l’homme est libre via le combat.
5. Au regard de ce qui se produit positivement en Guinée Equatoriale en matière de développement socioéconomique, de quelle manière votre ouvrage fait ressortir le modèle de gouvernance équatoguinéen ?
 
Thierry AMOUGOU : Vous savez la dictature politique n’est pas incompatibles avec le développement économique. Je vous dirai même, en tant qu’économiste, que construire une économie performante n’a aucunement besoin d’une démocratie. Regardez juste la Chine, première économie aujourd’hui dans le monde mais adossée politiquement sur une dictature à parti unique. Le Chili de Pinochet, dictature sanglante a été une grosse réussite économique. Nous sommes en plus en Guinée Equatoriale en présence d’une économie de rente qui n’a besoin d’aucune compétence en matière de gouvernance pour produire de la richesse. Si vous avez du pétrole, il se vendra toujours, les recettes de l’Etat seront toujours plantureuses et toujours-là que la gouvernance soit bonne ou mauvaise, que la démocratie soit là ou non. Le fait que la Guinée Equatoriale se porte bien économiquement n’enlève rien au fait que le pouvoir politique y est dictatorial et tribal comme celui du Mvet lorsqu’on examine la longévité au pouvoir du Président Obiang Nguéma, la vie de satrape de son fils et la succession héréditaire qui se prépare à la tête de l’Etat.

Nous sommes-là dans un cas d’école où les fondements du pouvoir politique et du sort de l’opposition à celui-ci retrouvent la trame profonde du Mvet car une fois que l’ordre du plus fort est installé, ceux qui acceptent qu’il est le plus fort et se soumettent à l’ordre établi vivent mieux. Le pouvoir politique du Mvet n’est pas un pouvoir qui exclut le développement mais c’est un pouvoir qui donne du développement à ceux qui se soumettent à celui qui a le pouvoir : ce sont ceux-là, c’est-à-dire tout le pays, qui deviennent dans ce cas la grande tribu nationale. C’est aussi un pouvoir qui enseigne aux populations qu’il faut se battre pour conquérir ses droits. En conséquence la Guinée équatoriale est un terrain où la rente économique, le christianisme et la mythologie du Mvet font bon ménage au détriment de la démocratie.
6. Le président Obiang a initié le CAM (Conseil Africain des Médias) pour que celui-ci participe d’une manière positive au développement de l’Afrique. C’est la victoire de la démocratie ou le calcul d’homme qui ambitionne s’introniser comme le nouveau leader en Afrique Centrale ?
 
Thierry AMOUGOU : Vous êtes sans ignorer que l’information est un pouvoir. Les économistes l’ont compris depuis longtemps car c’est la principale ressource des marchés financiers. L’information joue aussi un rôle crucial dans la formation civique des peuples. Les médias sont irremplaçables dans leurs rôles de gestionnaires de l’information, c’est-à-dire de producteurs, de relayeurs et de critiques de ladite information. Qu’il soit mis en place un conseil Africain des Médias (CAM) me semble de prime abord positif pour le développement de l’Afrique. Après, tout dépend de l’usage que veut en faire l’homme politique qui finance cette institution sachant que les hommes politiques ne font rien pour rien. Une dictature peut moderniser un pays et des dictatures un continent car il faut faire la différence entre la modernisation et le développement. La modernisation, à l’instar de l’économie, n’a pas besoin de démocratie pour se réaliser alors que le développement comme la liberté d’informer et d’investiguer ont besoin de démocratie pour se déployer. Je distingue trois cas de figure par rapport au rôle possible du CAM en Afrique centrale :

Si le CAM est mis en place pour devenir un lieu de pouvoir dont le rôle est de contrôler par le haut la production, la diffusion et la critique de l’information centre-africaine, alors il est un instrument de répression du droit à l’information et devient un nouvel instrument d’obstruction démocratique : dans ce cas le Président Obiang Nguéma, aujourd’hui plein aux as grâce aux revenus plantureux du pétrole, financerait la naissance d’une arme en plus pour sa puissance et sa domination sous régionale.

Si le CAM est mis en place pour promouvoir l’investigation libre et le droit des populations centre-africaines à l’information, à la critique et à l’investigation libre, alors il est un point positif sur le bulletin de santé des combats pour la démocratie.

Le troisième cas de figure est celui relatif au fait que ceux qui innovent soit pour asseoir leur pouvoir ou dominer encore plus, ne peuvent pas toujours internaliser les conséquences de leurs innovations. Le CAM peut au départ avoir pour objectif la consolidation de la dictature puis s’avérer un instrument qui se retourne contre elle. Just wait en see puisque vous me parlez d’un projet.
7. Le président Obiang a su transformer les ressources de son pays en des biens utiles. Le pétrole de ce pays n’est pas une malédiction mais plutôt une ressource qui apporte le développement. La démocratie pratiquée dans ce pays est-elle salutaire pour les autres pays de l’Afrique Centrale ?
 
Thierry AMOUGOU : Ainsi que je vous l’ai dit tantôt, le cas équato-guinéen est un cas d’école qui se comprend très bien via mon livre. Je démontre dans ce livre l’immobilisme des champs politiques en Afrique centrale à cause de l’économie de rente car celui qui contrôle l’économie de rente contrôle le champ politique et celui qui contrôle le champ politique contrôle l’économie de rente : c’est cela le cercle vicieux qui plombe le combat démocratique et bloque la diversification économique car un club élitaire (élites militaires, élites religieuses, élites intellectuelles, élites traditionnelles, élites tribales, élites économiques) utilise le champ politique pour maintenir le statut quo en se partageant la rente économique pour endiguer la violence en son sein. Le Christianisme renforce cette situation, non seulement par la promotion d’une docilité des masses à l’ordre divin qui s’incarnerait sur terre via les dictateurs au pouvoir, mais aussi par le fait qu’il promeut le statu quo – tout est accompli dit le Christ– dans une Afrique où le développement exige de l’innovation, du changement et la sortie des allégeances suprêmes sans légitimité populaire. Je m’excuse, mais parler de démocratie en Guinée équatoriale est pour moi un grand abus de langage car elle n’y existe pas. Ce qui y existe c’est une modernisation autoritaire via une dictature politique qui profite de la rente pétrolière pour moderniser le pays et se bâtir des zones d’influences en Afrique centrale. Il ne faut pas confondre démocratisation et libéralisation économique. Cette dernière n’est pas la démocratisation car on peut avoir un libéralisme économique dictatorial à l’instar des programmes d’ajustement structurels en Afrique.
8. Votre ouvrage ressort ceci : « Dans l’histoire, le leader africain qui souhaite sauver les siens de l’indépendance vis-à-vis de l’Occident trouve toujours malheur en chemin car trahi par les siens ». C’est une mauvaise fin que vous prédisez pour le président Obiang qui évoque clairement ses ambitions sur le continent africain ?
 
Thierry AMOUGOU : Je m’excuse encore une fois d’être d’un avis contraire à ce qu’insinue votre question car le Président Obiang n’est pas du tout de la trempe des leaders africains dont je parle. Je ne vois pas par quel acte historique il a voulu sauver le peuple africain de la domination. On ne peut sauver l’Afrique de la domination lorsqu’on s’éternise au pouvoir par la domination de son propre peuple depuis des dizaines d’années. Libre à lui d’avoir des ambitions sur l’Afrique. Kadhafi en avait aussi mais on sait qu’il a fait 42 ans pouvoir sans organiser une seule fois une élection libre et juste pour les Libyens. Mon livre parle des leaders historiques de la trempe de Lumumba, d’Um Nyobè, d’Olympio ou encore de Thomas Sankara. Le Président Obiang est encore en poste justement parce qu’il n’a pas trouvé malheur en chemin en faisant exactement le contraire de ce que voulurent ces leaders que je viens de citer.
9. Le cas de la Guinée Equatoriale montre que la manière de gouverner peut différer de pays en pays. Toutefois, vous vous appuyez sur « le Cameroun comme exemple des fondements dictatoriaux et claniques et commun aux pays d’Afrique Centrale »
 
Thierry AMOUGOU : Les manières de gouverner sont certes différentes d’un pays à un autre en Afrique centrale et dans le monde mais, encore une fois, ce qui fait l’identité remarquable des pouvoirs en place en Afrique centrale est la dictature politique et l’économie de rente. Je prends le Cameroun comme idéaltype historique de cette identité remarquable malgré ses différences dans l’organisation interne de chaque pays. Le Cameroun est dans cette zone la forme la plus achevée et la plus efficace de la dictature depuis 1960.
10. Un peu plus de 30 % des femmes camerounaises sont des députées à l’assemblée nationale. C’est une évolution considérable en rapport avec la place de la femme sur la scène politique de ce pays. Votre ouvrage fait-il allusion à de tels « petits progrès » ?
 
Thierry AMOUGOU : C’est une bonne chose pour elles et c’est une avancée mais mon livre sort de la surface des choses pour lire derrière les tableaux. Plus de 30 % de femmes camerounaises députés est un affichage statistique autant qu’au Rwanda où on trouve le plus grand nombre de femmes députés au monde au sein d’un pouvoir dictatorial qui instrumentalise cette représentativité féminine dans l’hémicycle pour sa promotion. L’Afrique a aussi une femme chef d’Etat au Libéria et des prix Nobels femmes.

Ce que mon livre met en évidence est plus sérieux que ces chiffres-là car je parle du rôle de la femme africaine en général dans le développement dans une société africaine patriarcale où le virilisme politique et l’accumulation matérielle constituent les critères de puissance sociale dans une Afrique où la femme, très souvent au four et au moulin dans nos vies réelles – familles, maisons, quartiers, villes, villages, associations – devient une composante en plus des biens accumulés par les hommes riches et puissants. Quel est le profil des femmes à l’assemblée nationale camerounaise ? Y avez-vous des femmes rurales qui cultivent et nourrissent nos villes, nos familles et nos villages ? Combien de « Bayam-Sellam », poumons de nos marchés populaires, péri-urbains et urbains ? Ne sont-ce pas des femmes qui se définissent d’abord par rapport au statut de leurs maris magistrats, maires, ministres, directeurs, professeurs plutôt que par rapport à elles-mêmes que l’on trouve à l’Assemblée nationale camerounaise ? Dans un pays sans démocratie, parler des statistiques des femmes à l’Assemblée nationale met en lumière les femmes performantes dans la fraude ambiante et non la femme africaine dominée et chosifiée par les hommes au pouvoir virilisé et les traditions patriarcales.
11. Au fait, l’émancipation politique de la femme devrait passer par quel chemin ?
 
Thierry AMOUGOU : Pas seulement l’émancipation politique des femmes africaines car celle-là est une dimension de l’émancipation générale qui est un ensemble avec plusieurs composantes dont la composante politique. L’émancipation de la femme africaine, passe, d’après moi, par plusieurs chemins.

D’abord la conception et l’analyse de la portée de ce que j’appelle l’économie politique du vide de la femme africaine de la vie de la politique moderne et des hautes sphères économiques alors qu’elle est omniprésente dans la vie réelle et quotidienne des peuples africains.

Ensuite, la critique franche et radicale de certaines de nos cultures et de certains de nos systèmes traditionnels qui réservent parfois un rôle très étriqué et subalterne aux femmes africaines – héritage, accès à la terre, prise parole en assemblées, droit à l’éducation mariages précoces, excision – etc.

Enfin, la promotion d’associations populaires qui forment les femmes à la revendication de leurs droits et à la prise de conscience de leur rôle irremplaçable dans nos sociétés. La fête de la femme qui se transforme au Cameroun en une journée de débauche féminine tous azimuts ne va pas dans ce sens–là, mais dans celui de la transformation de la femme africaine en animale de cirque et en un objet de jouissance du virilisme politique masculin.
12. Dr. Thierry Amougou, vous parlez du « syndrome du Christ » dans la gouvernance. De quoi est-il question concrètement ?
 
Thierry AMOUGOU : Nous avons déjà parlé de cela dans une question précédente. Sans aller en profondeur car je le fais dans le livre, le Christ, si nous sortons de la théologie, est un homme politique qui a développé un modèle éthique et moral dont le but était de sauver les siens de la domination romaine. Le Christ a trouvé la mort car trahi par les siens de connivence avec Rome, la force de la domination à cette époque. Un bref regard sur l’histoire des leaders africains qui ont voulu sauver leurs populations de la domination occidentale montre que tous ces leaders ont trouvé la mort politique ou physique car trahis par les leurs de connivence avec les forces occidentales de la domination : c’est cela le syndrome du Christ, c’est-à-dire que, comme le Christ, le leader africain qui souhaite sortir les siens de la dépendance vis-à-vis de l’Occident trouve toujours malheur en chemin car trahi par les siens relayeurs des Occidentaux.

En conséquence, la gouvernance gagnante et réaliste en Afrique centrale et en Afrique en général revient à éviter d’être frappé par le syndrome du Christ qui frappa Olympio, Sankara, Um Nyobe, Patrice Lumumba et bien d’autres. Cela installe une rationalité politique qui promeut la connivence avec les forces occidentales de la domination afin de rester au pouvoir en lieu et place du courage politique : celui qui est courageux meurt, le poltron et le traitre gardent le pouvoir et restent en vie.

En outre, Il ne faut jamais oublier que ce modèle christique auquel je fais allusion–le Christ de l’histoire – est à l’origine un modèle tribal comme celui du Mvet en Afrique centrale car la parole et l’enseignement du Christ ne concerne au départ que les Juifs qui croupissent sous le joug de Rome. La démocratisation du modèle du Christ sera faite par Paul plus tard. La dimension tribale du Mvet se trouve donc aussi dans le syndrome du Christ car les nôtres à sauver sont une tribu et l’extérieur dominant reconstitue aussi une tribu d’intérêts avec les traîtres locaux : c’est cela la Françafrique.
13. Dans le cas du Cameroun, il est à observer une naissance accrue des églises. On a l’impression que le gouvernement regarde cette évolution sous un autre angle. Eventuellement un calcul politique ?
 
Thierry AMOUGOU : Dans un livre publié en 2010 aux éditions de l’Harmattan et intitulé « Le Christ était-il Chrétien ? » j’analyse cette dimension africaine de la vie populaire. J’y démontre, entre autre, que nous assistons en Afrique à une révolution spirituelle qui, en absence de révolution économique et de révolution démocratique, occupe le vide dont la nature a horreur. Il se développe en Afrique « un marché de Dieu » via le concept vendeur « Jésus sauve et guérit ». Nous avons-là un concept marketing qui fait que « le marché de Dieu » dont je parle n’est que la face spirituelle de la globalisation économique avec laquelle ce marché partage l’anglais comme langue véhiculaire des transactions de diverses formes. Les prêcheurs s’expriment tous en anglais, langue du commerce mondiale et s’enrichissent sur le dos des fidèles. Les fidèles noient leurs soucis dans les promesses divines et les dirigeants le tolèrent car cette foultitude d’Eglises constitue un stabilisateur social, étant donné que les populations pensent que dernières ici-bas elles seront premières au ciel chez Dieu où les premiers seront les derniers. Les populations enivrées de prières laissent ainsi la dictature en paix, mieux, elles laissent Dieu s’en charger lui-même : c’est la religion comme l’opium du peuple ainsi que le disait l’illustre penseur Karl Marx.

Je dénonce cela dans « le Biyaïsme » un autre de mes libres publié en 2011. Ce n’est que lorsque le Président camerounais veut se rendre un Vatican qu’il gesticule politiquement en interdisant certaines de ces églises.
14. Personnelle, je suis d’avis qu’au lieu de mettre de l’importance sur un modèle africain qui fait que « la parole du plus petit n’ait pas de valeur devant celle d’un aîné », on se doit de préconiser le dialogue. C’est la base de la démocratie bien que la hiérarchie traditionnelle africaine doit continuer à exister. De quelle manière ce que je dis ici ressort dans votre ouvrage ?
 
Thierry AMOUGOU : je suis d’accord avec vous. Ce que je dis est de penser la cohérence entre s’opposer et ces hiérarchies africaines de nature traditionnelle. Vous êtes sans ignorer qu’au Cameroun par exemple, s’opposer politiquement au Lamido de Rey-Bouba peut vous coûter la vie, que s’opposer à des aînés fortunés peut vous couper les vivres ou vous valoir une malédiction si c’est envers des anciens du village. Je pense que la plus grande marque de respect due aux aînés et aux cadets et l’autorisation de la critique réciproque entre eux et non la consécration de l’âge biologique comme élément discriminant de la critique des cadets envers les aînés ou alors consacrant la supériorité de la raison/intelligence des aînés sur les cadets: il y a des aînés intelligents et qui ont raison, il y a des aînés cons et qui n’ont pas raison, il y a des cadets intelligents qui ont raison et il y a des cadets cons qui n’ont pas raison.
15. Bien que la vocation de l’écrivain ne soit pas à tout prix de mettre en œuvre ce qu’il propose comme pistes à suivre, ne vous arrive-t-il pas souvent de vouloir vous impliquer sur le terrain ? Si au prochain remaniement ministériel vous êtes sollicité, comment réagirez-vous ?
 
Thierry AMOUGOU : Voilà une question qui me fait sourire car vous n’êtes pas la première personne qui a le toupet de me la poser dans mon entourage immédiat et distant alors que je ne suis ni membre d’un parti politique, ni demandeur de quoi que ce soit, ni un adepte de la critiques opportuniste, cette critique qui est critique juste le temps de solliciter un poste au sein de « la mangeoire nationale », le nouveau parti unique, et redevient une négation de la critique ou une pensée de connivence une fois la bouche pleine de bienfaits du pouvoir. Je ne fais pas mes analyses parce que je veux accéder au pouvoir ou avoir des dollars pleins les poches. J’analyse et je pense, non seulement parce que cela est inévitable pour mon cerveau tel qu’il est constitué, mais aussi parce que dans nos vies, nos sociétés et le monde, il y a des choses qui m’interpellent, m’interrogent et me demandent mon avis. Je suis un homme de son temps, qui s’occupe de ce qui fait son temps et y pousse à penser. Le seul fait de faire ces analyses est déjà une sorte d’engament à la fois dans l’espace public et sur le terrain. Je ne pense pas vouloir plus et ceux qui me connaissent peuvent témoigner du fait que je ne suis pas un adepte d’une analyse critique réductible à un poste gouvernemental quel qu’il soit. Et quand bien même une nomination me tomberait dessus étant donné que la dictature nomme les gens sans consultation afin de démontrer que ceux-ci sont réductibles au cri du ventre, ce serait une très mauvaise idée pour le pouvoir car je dirai non sans tarder étant donné que je ne peux rien faire de bon dans un océan de médiocrité en phase de rendements d’échelles politiques décroissants.
SUITE DE L'INTERVIEW

Comment fait-on pour se procurer votre ouvrage ?

Thierry AMOUGOU : Via une commande dans une librairie dans n’importe quelle ville du monde.

Dr Thierry Amougou, nous vous remercions pour cet entretien. Vous avez le dernier mot…

Thierry AMOUGOU : Merci à vous de m’avoir permis de causer avec les Africains dont les Camerounais. Bonne chance au Forum Ekang que vous préparez depuis quelques temps.

RESUME DU LIVRE

Au Cameroun, au Congo Brazzaville, au Gabon, en Guinée Equatoriale et en Centrafrique, le Mvet est un instrument traditionnel. Il sert de support musical au récit épique que déclame son joueur. La conception du pouvoir qui en découle est lignagère, terrifiante, monstrueuse, mystique et prédatrice. Il en résulte une opposition politique vouée à être terrassée par le « gladiateur » régnant. Par ailleurs, dans l’histoire, le leader africain qui souhaite sauver les siens de la dépendance vis-à-vis de l’Occident trouve toujours malheur en chemin car trahi par les siens en intelligence avec les forces de la domination : c’est le syndrome du Christ. En quoi le cas du Cameroun est-il exemplaire des fondements dictatoriaux et claniques du pouvoir politique et de son opposition en Afrique centrale ? Quelle rationalité politique y installent le syndrome du Christ et l’imaginaire politique du Mvet ? Quel est le rôle du savant, du politique et du populaire dans l’émancipation ? Quelle place pour la femme dans un environnement où le virilisme politique fait du sexe masculin un bâton de commandement? Comment s'opposer là où les aînés ont d’office raison sur les cadets et l'ethnie sur l'Etat?

Thierry Amougou est auteur des ouvrages suivants :
  • Le christ était-il chrétien ? Lettre d'un Africain à l'Eglise catholique et aux chrétiens, publié en 2010 aux éditions de l’Harmattan (ISBN : 978-2-296-13310-5)

  • Cinquantenaire de l’Afrique indépendante (1960-2010), paru aux éditions de l’Harmattan (ISBN : 978-2-296-54796-4)

  • Le Biyaïsme, publié aux éditions de l’Harmattan (ISBN : 978-2-296-56199-1)

  • Le Démocratie de combat en Afrique Centrale. Mvet, Christianisme, Rente économique et Démocratie font-ils bon ménage? , publié aux Editions universitaires européennes (ISBN : 978-613-1-58413-8)
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