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Paul Biya ou la stratégie du moindre mot
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Georges Dougueli - Jeune Afrique
Candidat ou pas ? Modification de la Constitution ou non ? Présidentielle anticipée ou maintenue en 2018 ? Paul Biya prend son temps pour trancher. Et laisse les prétendants à sa succession se déchirer. Analyse.
     Date de publication: 25-05-2016   06:18:00
Mvomeka’a. Personne ne parlerait de cette bourgade perdue dans la forêt équatoriale du sud du Cameroun si elle n’était la résidence quasi permanente du président Paul Biya. Ces dernières semaines, il n’est réapparu dans la capitale, rayonnant, qu’à deux reprises : le 19 avril, pour rencontrer Samantha Power, l’ambassadrice américaine à l’ONU, et le 2 mai, le temps de sauter dans un avion pour Abuja, au Nigeria, où il était attendu en visite officielle.

Les yeux restent braqués sur le palais d’Etoudi, dans l’attente d’une décision qui ne vient pas. Même le 20 mai, jour de fête nationale, le président ne prendra pas la parole.

Peu de certitudes quant à l’avenir politique du pays ?

Paul Biya, 83 ans – dont trente-trois années au pouvoir -, aime faire durer le suspense : candidat ou non à sa propre succession, modification constitutionnelle ou statu quo, présidentielle anticipée ou non… On l’attend de pied ferme, mais le chef de l’État prend son temps pour trancher, indifférent aux pressions qui l’incitent à avancer l’élection prévue en 2018 et à faire acte de candidature pour qu’enfin les couteaux des clans rivaux rentrent dans leurs fourreaux.

Silencieux, aussi, sur la promesse de créer un poste de vice-président qui pourrait devenir son successeur constitutionnel – promesse faite notamment à Ban Ki-moon et à quelques partenaires étrangers inquiets de l’avenir peu lisible du pays.
S’il ne convoque pas l’Assemblée nationale en session extraordinaire d’ici à juin ou juillet, alors il ne se passera rien. Le président ira à la fin de son mandat en 2018 et, dans ce cas de figure, il ne fait aucun doute qu’il se représentera
« L’élection présidentielle camerounaise de 2018 est certaine, mais encore lointaine, a-t-il éludé le 3 juillet 2015 lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue français François Hollande, en visite au Cameroun. Nous avons le temps de réfléchir et, le moment venu, les Camerounais comme tout le monde sauront si je suis candidat ou si je prends ma retraite. »

Tôt ou tard, le chef de l’État devra officialiser ses intentions. « S’il ne convoque pas l’Assemblée nationale en session extraordinaire d’ici à juin ou juillet, alors il ne se passera rien. Le président ira à la fin de son mandat en 2018 et, dans ce cas de figure, il ne fait aucun doute qu’il se représentera », décrypte un politologue.

Des appels à candidature incitent Paul Biya à se présenter à sa succession

C’est sans doute le scénario souhaité à la fois par ceux qui craignent une guerre des clans et par les partisans du statu quo. C’est le cas de Cavaye Yéguié Djibril, 76 ans, président de l’Assemblée nationale depuis vingt-quatre ans. Le 6 novembre, il a fait lire au cours du journal télévisé une « motion de soutien et de déférence » demandant au chef de l’État de se représenter.

Quelques semaines plus tard, le 8 janvier 2016, Martin Belinga Eboutou, directeur du cabinet civil de la présidence, a lancé à son tour un appel à candidature. À Yaoundé, il ne fait alors plus de doute que, si ce proche collaborateur du président s’y met lui aussi, la cause est entendue. L’establishment du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) est convaincu que la manœuvre est directement inspirée par le « patron ».

Il n’en faut pas plus pour que le concert de supplications gagne tout le pays, non sans susciter critiques et railleries sur les réseaux sociaux. La fièvre a fini par baisser sans que l’intéressé se prononce, et la question revient, inéluctable : que va faire le président ?

« Le chef de l’État peut tout à fait tenir la promesse faite à Ban Ki-moon et désigner un vice-président, commente un ancien ambassadeur occidental. Il a toujours souhaité choisir lui-même son successeur. » Ahmadou Ahidjo n’avait pas fait autre chose en passant le témoin au Premier ministre qu’était alors Paul Biya, en novembre 1982.
Trois décennies de Biya ont usé des dizaines de présidentiables
L’épineuse question du choix du successeur

Le président redoute en outre un scénario à la kényane, avec une succession par voie électorale qui finit par dégénérer en conflit interethnique. Enfin, choisir son successeur lui permettrait de s’assurer le strict respect de l’immunité présidentielle inscrite dans la Constitution depuis 2008.

Mais choisir qui, quand et comment ?

Il faut déjà trouver la perle rare. S’il paraît évident que le président ne laissera pas les ambitieux de son camp entraver ses projets ni affaiblir l’homme qu’il aura choisi, trois décennies de Biya ont usé des dizaines de présidentiables. Joseph Owona, l’ex-secrétaire général de la présidence, et Amadou Ali, le vice-Premier ministre, ont renoncé, l’un pour raisons de santé et l’autre parce que, de son propre aveu, « [il] ne parle pas anglais ».

André Siaka, l’ancien directeur général des Brasseries du Cameroun, l’une des deux plus importantes entreprises du pays, a opposé une fin de non-recevoir à la proposition que lui soumettait une délégation de dignitaires de la région de l’Ouest. Il a préféré se lancer dans l’entrepreneuriat… Et, alors que cela semble devenir la règle en Afrique centrale, la succession du président par un membre de sa famille n’est même pas envisagée au Cameroun. Franck Emmanuel Biya, 45 ans, conseiller officieux de son père, n’apparaît ni dans l’organigramme du parti ni dans celui de la haute administration.

Dans les cénacles du pouvoir, le régime camerounais a dévoré nombre de ses créatures capables de gouverner. Il y a ceux qui croupissent dans les prisons, notamment Marafa Hamidou Yaya, Jean-Marie Atangana Mebara, Urbain Olanguena Awono, mis hors jeu par une campagne anticorruption. Même si la justice spectacle a été décrédibilisée par les ingérences de l’exécutif, par un respect peu scrupuleux des droits de la défense et par des poursuites ciblées, ils ont peu de chances de sortir de prison sous Biya.

Il y a ensuite ceux que le président garde auprès de lui pour les contrôler, mais que l’on pourrait affubler du masque de fer, le moment venu. Combien sont-ils, ministres en fonction, directeurs généraux tel Talba Mala Oumate, patron de la Sonara, première entreprise du pays, dont les noms ont été évoqués devant le Tribunal criminel spécial ?

Un bon timming nécessaire !

Il faut aussi trouver le bon moment pour s’adjoindre un « dauphin » capable de survivre au milieu des grands fauves du microcosme politique. Les augures de la géopolitique mondiale ne sont pas très favorables pour le président camerounais et pour certains de ses pairs. Et cela ne s’arrangera pas si la démocrate Hillary Clinton devient le 45e président des États-Unis, en janvier 2017.

Le 13 juin 2011, à la tribune de l’Union africaine à Addis-Abeba, celle qui était alors secrétaire d’État avait lancé un avertissement bien peu diplomatique : « Le statu quo, c’est fini ; les vieilles façons de gouverner ne sont plus acceptables. Il est temps pour les chefs de rendre des comptes, de traiter leurs peuples avec dignité, de respecter leurs droits et d’obtenir des résultats économiques. S’ils ne le font pas, il est temps pour eux de partir. Trop de gens en Afrique vivent encore sous la houlette de dirigeants au long cours, d’hommes qui se préoccupent trop de leur longévité et pas assez de l’héritage qu’ils vont laisser à leur pays. »

Ensuite, il faudra faire accepter par le système un candidat dont l’ADN politique soit assez proche de celui du chef, mais aussi compatible avec la géopolitique de cette mosaïque de 250 peuples pour deux aires linguistiques. Sans compter la formule à trouver pour faire passer ce scénario de passation du pouvoir auprès d’une jeunesse mondialisée, universaliste et prompte à s’opposer pour prendre en main son destin.

L’OPPOSITION EXSANGUE

Vingt-cinq ans de confrontation avec le pouvoir ont eu raison des vétérans de l’opposition. John Fru Ndi, le plus virulent détracteur du régime dans les années 1990, s’est embourgeoisé, goûtant le quotidien d’un gentleman-farmer dans son ranch de 200 ha à Wum, dans le Nord-Ouest, alors que l’influence du Social Democratic Front (SDF) s’étiole d’année en année.

Maïgari Bello Bouba a obtenu un contrat à durée indéterminée de ministre bon à tout faire. Arc-bouté sur ses privilèges, il est tout aussi cramponné à la direction de son parti, l’UNDP, où il n’existe aucune possibilité d’alternance. Quant à Adamou Ndam Njoya, dont la formation ouvertement régionaliste (l’UDC) ne fait plus illusion, il mène une carrière tranquille de faire-valoir du pouvoir.

À l’ombre des dinosaures, l’opposition parlementaire n’existe qu’à travers les joutes verbales provoquées par Jean Michel Nintcheu ou Joshua Osih, deux députés du SDF au verbe haut. Néanmoins, une dynamique nouvelle naît autour de Maurice Kamto, ancien ministre délégué à la Justice, qui a démissionné du gouvernement en 2011 avant de prendre le contrôle du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Mais, face au mastodonte qu’est le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), sans ressources financières et harcelés par les forces de l’ordre, Kamto et ses amis ont du mal à se faire entendre.
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