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Biya, un laboureur qui sent sa mort prochaine?
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journalducameroun.com - Par Arnaud Laforme Djemo Tamko
La mort n’est pas la fin de la vie. C’est le début d’une épreuve, où, comme nous le dit Dante, on ne « s'éveillera que lorsque sonnera la trompette angélique, ouvrant le tribunal du puissant justicier : chacun retrouvera sa triste sépulture, et chacun reprendra sa chair et sa figure, pour ouïr des décrets le tonnerre éternel » (La Divine comédie). On peut sans doute inscrire une telle pensée dans le domaine de la fable, et ne reconnaître dans l’Enfer dantesque ou chrétien qu’une valeur pédagogique ou éthique. Mais peut-on en récuser la nécessité ?
     Date de publication: 28-02-2016   05:49:36
Dans ses Fables, neuvième du livre V, Jean de La Fontaine nous présente un homme au seuil de la mort et, qui s’adresse à la postérité afin de lui confier son héritage et le secret de la réussite. « Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine/ Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins/ Gardez-vous dit-il de vendre l’héritage/ Que nous ont laissé nos parents/ Un trésor est caché dedans/ (…) », et leur intima l’ordre suivant : « Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place/ Où la main ne passe et repasse ». Il définit à travers ce texte, le rôle dévolu à chaque génération vis-à-vis des autres. Le faisant, il fixe l’héritage en droit pour la descendance et en devoir pour les devanciers. De même qu’il fait de la nécessité de sa préservation, une responsabilité collective.

C’est sous un mode impératif, tel celui du Laboureur, que le président de la République s’est adressé il y a quelques jours à la jeunesse camerounaise. « Que chacun accomplisse sa tâche… » ; « je vous engage donc… » ; « J’en appelle donc à la responsabilité… ». La liste des injonctions est loin d’être exhaustive. On peut remarquer le ton martial, l’urgence…, un peu comme cet ode au travail que fait La Fontaine. Le président de la République ne s’est d’ailleurs pas gêné de paraphraser Martin Luther King, afin de montrer qu’il est impérieux que les jeunes s’engagent au travail « L’agriculteur dans son champ, l’élève ou l’étudiant dans leurs études, l’ouvrier sur son chantier,… le balayeur à son poste de travail …». Parce que fermement, résolument, il croit que c’est par le travail, le travail de la terre, l’agriculture, que la richesse est possible. Mais à ce sujet, on reste dubitatif.

Autant la musicalité du fameux texte de La Fontaine nous entraîné avec frénésie hier, autant l’objectivité nous ramène à remarquer aujourd’hui une contradiction dans cette poésie. On suppose que les enfants littéralement avaient avalé les propos de leur géniteur, et que ne cherchant que le « trésor caché », ils avaient effectivement « creusez, fouillez, bêchez », sans rien ensemencer, puisque ce n’était pas ça le but. Comment dans ce cas, auraient-ils pu trouver un trésor ? Sauf à supposer qu’en tant que « laboureur », quelqu’un qui de toute sa vie aurait prêché par l’exemple, il avait en plus de la terre, laissé à ses enfants les semences, dans ce cas, le problème serait résolu. On affirme donc que l’héritage foncier ne suffit pas, il faut les moyens qui accompagnent sa réalisation : information, formation, matériel, semences…, que les 102 milliards réservés à « l’insertion économique des jeunes » sans spécification du domaine ne saurait réaliser.

Contrairement à la transition naturelle et filiale/familiale qui se dégage de ce texte de La Fontaine, la passation d’individus et d’héritage en démocratie est déterminée par des critères autres que biologiques, que « la mort du père ». En politique, la transition est codifiée, réglementée et n’obéit ni à la volonté du père de vivre éternellement ni à celle de ses enfants de le voir mourir tôt ou même de ne jamais le voir mourir. L’héritage aussi est soumis à des lois. De sorte que l’éducation, la santé, l’emploi, sont autant de biens dont doivent jouir tous les enfants de la République et prioritairement les jeunes. Et, qui constituent pour chacun, un droit.

Il serait irresponsable et condamnable pour le père de ne pas léguer à sa progéniture cet héritage qui en politique est quotidien et n’attend pas qu’il soit proche de la mort pour le céder. Et si donc comme le laboureur, peut-être pas aussi proche que lui de la mort, le président de la République invite la jeunesse à « fouiller, bêcher », on doit évaluer l’héritage et les moyens dont on dispose. Telle est la tâche que nous assigne Aldous Huxley, quand des objectifs sont fixés à l’effort humain. (La Fin et les Moyens - Enquête sur la nature des idéaux et sur les méthodes employées, 1937).

Dans un pays où la loi foncière est essentiellement aristocratique, coloniale et réservée à l’élite politico-bourgeoise, dans la mesure où la propriété foncière coutumière n’est pas reconnue tant qu’elle n’a pas été soumise à un processus d’enregistrement aux contours complexe, flou et coûteux ; et où les terres non enregistrées sont de facto la propriété de l’Etat, il devient dans ce cas évident que « la majeure partie des terres de la population camerounaise est particulièrement vulnérable à une appropriation et une redistribution en faveur de concessionnaires, d’acheteurs ou autres, selon le choix du gouvernement ». (Liz Alden Wily, A qui appartient cette terre ? Le statut de la propriété foncière coutumière au Cameroun).

Si l’auteure constate que la plupart des camerounais sont des « squatter » sur leurs terres, elle ajoute qu’ « Avec le temps, ces mesures (coloniales) furent légitimées par les intérêts des élites politiques et économiques émergentes qui s’accaparèrent les terres ». Tel est donc décrit le contexte politique et juridique de la propriété foncière au Cameroun, où au fil de la lecture et de l’observation, la terre appartient à celui qui peut procéder à sa « mise en valeur probante » (Ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 Fixant le régime foncier).

Dès lors, on peut se demander dans cette impossibilité réelle et juridique de tous de prétendre à une propriété foncière, quelle terre la jeunesse camerounaise va-t-elle cultiver ? Dans la précipitation, d’aucuns argueront que de la terre inoccupée il y en a partout. Sauf que « Ne sont pas incluses dans le domaine national les terres faisant l’objet d’un droit de propriété » (Ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 Fixant le régime foncier). Donc tous ceux qui n’ont pas un acte de propriété, un titre foncier ne sont pas propriétaires. Ils ne le sont que tant que l’Etat n’en a pas décidé autrement. Ils peuvent être expulsés à tout moment par le premier sous-préfet du coin qui se sent mal de voir fleurir du maïs où hier encore poussait la broussaille.

Il apparaît donc que la terre est, sinon potentiellement, la propriété exclusive de ceux des enfants de la République qui disposent le moyen financier, politique ou juridique de l’obtenir. Un tel avantage n’est pas commun, par conséquent disqualifie l’idée de la terre comme un héritage collectif – contrairement aux enfants du Laboureur – pour en faire une propriété de classe à laquelle ne peut prétendre une jeunesse originellement et structurellement désœuvrée. D’où l’affirmation d’un discours inopportun de la part du Premier Laboureur de la République.

De même, ce discours n’est qu’une rhétorique vide de sens, quand de la part de son émetteur qui affirme que la jeunesse camerounaise actuelle est la génération androïde, il oublie que l’agriculture à laquelle il appelle de ses vœux évolue partout dans le monde aujourd’hui, en phase avec la technologie de pointe. Qu’une jeunesse consommatrice de la technologie ne saurait être productrice d’agriculture, mais consommatrice ; et que par conséquent, l’agriculture à laquelle il convie ne saurait garantir à la jeunesse un avenir dans ce domaine par la perpétuation des techniques archaïques et ancestrales de la culture du champ. En faisant, après le Comice agro-pastoral d’Ebolowa, des tracteurs acquis avec l’argent de tous, l’humus pour la broussaille et la propriété privé de quelques privilégiés, on a enterré toute possibilité d’améliorer l’agriculture de subsistance à laquelle on reste soumis.

Dès lors, ressusciter un discours vieux de huit ans, c’est être en déphasage avec son époque et la réalité du pays qu’on gouverne. C’est à coup de hache, de machettes, de pioches, de houes, que courbant l’échine, certains jeunes se sont mis à l’agriculture depuis le discours de 2008, en attendant de voir réaliser comme toujours les promesses politiques. C’est dans l’attente des « lycées agricoles » que les jeunes camerounais persévèrent quotidiennement. Beaucoup n’ont d’ailleurs pas attendu ces fameux discours dans la situation de non-choix professionnel. Dès lors, ce discours ‘ouvre sur une contradiction avec la réalité qu’il est nécessaire d’épurer.

Non, Monsieur le président, dans l’agriculture il n’est pas possible de faire beaucoup avec peu. L’agriculture dont vous rêvez demande des moyens colossaux. Une propriété foncière, du matériel technique adéquat, des semences de qualité, de la main d’œuvre qualifiée… Où est donc l’école d’agriculture de vos promesses passées ? A moins de vouloir nous dire, rentrez dans vos villages, cultivez les cours de vos parents, plantez-y quelques grains de maïs ou de haricot, mangez et fermez vos bouches. Nous attendrons patiemment, jusqu’à nos cinquante ans, que vous réalisez votre « vaste programme d’industrialisation » pour être vos employés. Peut-être en ce moment, ferons-nous comme les autres « jeunes ». Ceux dont vous ne voulez pas qu’on copie l’exemple. Ceux qui « désertent » de leurs postes et que vous continuez quand même à payer.

Non, monsieur le président ! Un Etat n’est tel que par l’ensemble de possibilités qu’il offre à tous sans distinction. Un Etat ne peut être respecté s’il offre des privilèges aux uns qu’il refuse aux autres. La faute vous revient, si des jeunes camerounais ont choisi la course vers le matricule, vers la fonction publique. C’est encore votre faute s’ils désertent par la suite. Parce qu’au fond, le Cameroun est devenu un pays où on ne fait plus ce qu’on aurait souhaité, et où à défaut de réaliser son rêve, on se contente de ce qu’on a, à condition de survivre. Tous les moyens sont bons. Il semblerait que vous ne soyez pas le seul à avoir lu Machiavel.

Notre génération est « androïde » parce que les écoles, truffées par des prestidigitateurs, ne garantissent plus le savoir. Si on passe le temps sur nos mobiles, la tête baissée, c’est pour fuir la réalité en se cachant derrière un monde virtuel où on peut librement exprimer nos vices et non les vertus que l’école aurait servi à inculquer pour construire un Cameroun que vous avez détruit. Notre génération est « androïde », parce qu’elle cherche à se guérir d’un mal-être social que nos hôpitaux, occupés par des charlatans, ne peuvent pas soigner.
Si ces prestidigitateurs et ces charlatans existent, c’est parce que vous avez encouragé, à la place du talent, du mérite, et de la vocation, la fainéantise, la corruption et le népotisme. Combien font-ils donc un métier chez nous par vocation ?

Donnez à ceux qui veulent être agriculteurs le moyen de le devenir. Nous ne voulons pas tous cultiver la terre. Nationalisez l’agriculture s’il le faut, créez donc ces fameux « lycées agricoles », encouragez ceux qui sont à la FASA, suscitez le rêve par l’exemple. Votre administration est vieille et à besoin de sa jeunesse. Nous voulons travailler, mais pas pour que d’autres mangent à la sueur de nos fronts. Le laboureur avait laissé un héritage à ses enfants. Quel est le vôtre ? A la fin de votre vie, quelle place occuperez-vous dans les neufs cercles de Dante ?
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