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MOUVEMENT NKUL BETI
Tribune libre
Hommage à Mongo Beti et réponse aux néo-tribalistes
Source, auteur, copyright
Par Bernardette NGONO
http://aircrigeweb.free.fr/ressources/mongobeti/MBetiNgono.htm
Le titre est de notre rédaction
Je suis de ce peuple, celui des seigneurs de la forêt, les beti et c'est en tant que telle que je voudrais m'habiller des traces qui subsistent dans ma mémoire pour rendre hommage à l'homme et dire ce que je sais, afin que ceux qui ne savent pas entendent, qu'ils apprennent comment le fils d'Awala est mort.
     Date de publication: 23-11-2012   12:04:59
Mongo Beti est mort.

On dit tant de choses, qu'un écrivain s'en est allé, qu'un militant politique a cessé son combat, qu'un homme a disparu. Mais là-bas dans la clairière, on raconte que le fils d'Awala et d'Alomo est mort. La radio, la presse, la télé ont remplacé le tam-tam d'autrefois, les anciens qui l'auraient situé dans l'arbre généalogique, donnant ainsi à tous une occasion de retenir l'histoire du lignage ne sont plus. Ceux qui auraient dansé l'isani symbole de la vaillance de ce guerrier ont depuis longtemps perdu leurs lances, beaucoup ont revêtu les oripeaux de la nouvelle croyance et ne savent plus évoquer les mannes ancestrales. Les femmes ont oublié la formule de ces potions qui permettaient d'accompagner le mort de l'autre côté, et de revenir dire à ceux qui sont restés l'accueil qu'il a reçu.

Je suis de ce peuple, celui des seigneurs de la forêt, les beti et c'est en tant que telle que je voudrais m'habiller des traces qui subsistent dans ma mémoire pour rendre hommage à l'homme et dire ce que je sais, afin que ceux qui ne savent pas entendent, qu'ils apprennent comment le fils d'Awala est mort.

Mongo Beti - Histoire d'un homme

Alexandre Biyidi Awala, fils d'Oscar Awala et de Régine Alomo, naît le 30 juin 1932 à Akométan, petit village situé à 10 km de Mbalmayo, lui-même distant de 45 km de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Akom, le rocher; Etam, la source. Akométan, le rocher de la source. Sur les anciennes cartes de la région, le nom est encore en deux parties. "Si tu veux connaître un homme, interroge son enfance, interroge son passé", dit l'adage. Nous avons interrogé le passé d'Alexandre et l'avons situé à ses origines.

Ceux qui se souviennent disent que Biyidi, le grand-père d'Alexandre, est le fondateur d'Akométan. Une tradition du peuple Beti, probablement héritée de l'époque des grandes migrations voulait que chaque chef de famille nombreuse fondât un nouveau village afin de garantir à son clan le maximum de territoire possible. Et Biyidi, en accord avec cette tradition, va fonder Akométan, y installer ses enfants, dont Oscar Awala, qui sera le père de Mongo Beti. On comprend pourquoi cet homme voudra plus tard honorer son père, en donnant à un de ses fils le nom de ce patriarche.

Mais c'est aussi l'époque de l'occupation du Cameroun par les Allemands. Mbalmayo, comme il se doit, a droit à ses missionnaires. C'est par eux qu'Oscar Awala, conscient des changements qui s'opèrent, décide d'emprunter la voie de la modernité. Il apprend à lire et écrire l'allemand, le parle, et fera de même avec le français, langue du nouvel occupant, à la fin de la première guerre mondiale. Oscar a de l'ambition pour ses cinq enfants, pour Régine, sa femme. La réalisation de ses rêves passe nécessairement par la culture du cacao, seul moyen à l'époque d'assurer de manière efficace l'éducation des siens. Il y a Lucie, l'aînée, puis Gustave, Alexandre, Mani et enfin Léonie. Dix km, c'est une longue distance sur une piste de brousse pour des voyages quotidiens. C'est sur la bicyclette d'Oscar qu'Alexandre se rendra à Mbalmayo le dimanche pour en revenir en fin de semaine. Il loge alors chez une parente.

En 1939, alors qu'il a 7 ans, son père est assassiné à Mbalmayo, son corps jeté dans le fleuve. Qui a commis ce meurtre? On ne l'a jamais su. Sûrement un homme décidé à briser l'élan de ce nègre entreprenant. C'est donc en orphelin qui s'attache à respecter les voeux de son père qu'Alexandre entre en 6ème au petit séminaire d'Akono, dans la lointaine banlieue de Yaoundé. Il y est pensionnaire, apprécie l'enseignement général qu'il y reçoit des pères blancs, mais manifeste déjà une insoumission aux obligations religieuses. Car l'adolescent est conscient de ce que son peuple est entrain de perdre bien plus qu'il ne reçoit: les valeurs culturelles sont déniées, les rites ancestraux sont interdits, les foyers à destination des jeunes fiancées, appelés "sixas", sont plutôt des pourvoyeurs en main d'ouvre gratuite pour les missions. On connaît ce conflit qui a déchiré des générations d'Africains: "ce qu'on apprend vaut-il ce qu'on oublie?", or ici, on est forcé à l'oubli tout en souhaitant apprendre. Les pères blancs géreront ce conflit à sa place en l'excluant de leur établissement dès la fin de la classe de 5ème.

Qu'à cela ne tienne ! Voilà notre Alexandre en quête d'un nouvel établissement et non des moindres. Pour accéder à l'école supérieure Leclerc, actuellement Lycée Leclerc de Yaoundé, il doit passer un examen. Le maniement du latin par ce petit nègre de la brousse laissera les examinateurs pantois.

Ici commencent les belles années de découverte. Il y a ces démocrates de gauche, ses professeurs, des militants communistes passionnés par l'émancipation des noirs. Ils lui permettent d'accéder à une autre culture, celle de la lutte. Alexandre dévore des livres, en particulier ceux des noirs américains du Sud des Etats-Unis. Il s'émeut de la situation des anciens combattants africains rentrés de la guerre sans autre reconnaissance qu'une médaille. Il se rend avec ses nouveaux amis aux meetings organisés par l'UPC (Union des populations du Cameroun). Il y rencontre Um Nyobé, s'imprègne de ses exigences sur l'indépendance du Cameroun. Cette passion pour l'histoire lui vaudra un accessit au concours général. Une fois de plus, les examinateurs resteront pantois devant cet événement. Pensez-y. Un noir en 1951, lauréat au concours général! Evidemment, il obtient son baccalauréat de lettres, ainsi qu'une bourse d'études pour la France. On le destine à la Première Supérieure de Marseille. Il préférera l'université et s'inscrit à Aix-en-Provence, en lettres. Mais cette bourse est en grande partie envoyée aux siens, à Régine sa mère, restée à Akométan. Elle permet aussi d'aider d'autres compatriotes moins bien lotis. Il monte à Paris pour passer sa licence de lettres. C'est ici que commencent ses productions littéraires. Une nouvelle "Sans haine et sans amour", est publiée chez Présence Africaine.

L'été 1954, une grande grève paralyse Paris. Alexandre est immobilisé dans sa résidence universitaire, la cité internationale, Boulevard Jourdan. Et "Ville Cruelle" voit le jour. Tous ceux qui ont lu ce livre auront reconnu dans le passé d'Alexandre l'histoire de Banda, le héros, dont le seul être qui aurait pu être son ami disparaît dans le fleuve. Ils auront reconnu Régina, la veuve, torturée par le devenir de son fils; ils auront reconnu la traversée du fleuve qui malgré tout permet de nouvelles perspectives puisque dans cette traversée périlleuse l'accompagne Odilia. Odile Biyidi Awala nous a confié ton histoire, Alexandre. Elle nous a dit ta passion pour ce poète américain, Ezra Pound, passion qui t'a amené à choisir le pseudonyme EZA BOTO, qui signifie aussi "ceux pour lesquels il faut des égards", avant celui par lequel on te connaît désormais MONGO BETI, l'enfant des Beti. Tu es retourné voir Régina, ta mère, en 1958, tu lui as construit une maison "sur le rocher de la source" et tu as retraversé le fleuve pour 38 ans. Non pas par choix, mais exilé de ton propre pays en punition pour ton inconditionnelle lutte pour une véritable démocratie au Cameroun. Tu n'as donc pas pu enterrer Gustave, ton frère aîné, ni ton frère cadet. 1991 est l'année de fin de ton exil. Régine Awala s'est éteinte en 1992. Elle n'aura pas profité de toutes les réalisations de son fils en faveur d'Akométan, en faveur des camerounais. Elle t'aura précédé de 9 ans dans la mort.

Chaque peuple a son nombre sacré. Celui de nombreux peuples noirs est le 9, qui signifie l'infini. Peut-être faut-il voir dans votre histoire à Régine et toi un sursaut des anciens. Depuis le 7 octobre 2001, tu laisses Odile, ta compagne avec vos trois enfants. Odile toujours présente dans toutes les luttes que tu as menées, en particulier par ses écrits dans "Peuples noirs, peuples Africains", votre revue.

Mais n'anticipons pas.

En 1956, Mongo Beti publie un deuxième livre, "Pauvre christ de Bomba". Il contribue aussi à la revue "Preuves" qui lui permet de voyager dans de nombreux pays africains. Mais il est difficile de vivre de sa plume. Il faut des revenus plus réguliers, continuer à aider Régina et les autres. Il devient maître auxiliaire à Rambouillet, puis passe son CAPES de lettres classiques en 1961. Son premier poste est en Bretagne, plus précisément à Lamballe, dans les côtes du Nord. C'est là qu'il rencontre enfin son Odile et l'épouse le 31 août 1963. La Bretagne est alors très chrétienne, rappelons-le, et certaines familles liées à des milieux coloniaux. Il va sans dire qu'il s'est trouvé de bonnes âmes pour mettre en garde Odile et les siens des risques d'une union avec ce noir des colonies qui fustige l'église sur les dérives de certains de ses missionnaires. C'est en Bretagne que naissent Emmanuel et Thomas Biyidi Awala.

En Octobre 1965, Odile et Alexandre demandent leur mutation et arrivent à Rouen. Il faut se rapprocher de Paris, centre de la culture et des grands débats politiques. Il y a aussi des projets professionnels: se préparer à l'agrégation de lettres.

Le premier poste est à Darnétal, dans une annexe du Lycée Corneille devenu collège Chartier. En octobre 66, Alexandre est agrégé de lettres classiques et affecté au lycée Corneille.

S'engage alors un bras de fer avec le proviseur du lycée. Il faut éviter de heurter la sensibilité de la bourgeoisie rouennaise, Barentin ne conviendrait-il pas mieux? Après tout, là-bas aussi, il y a un établissement Corneille! Ils s'accommoderaient certainement d'un professeur agrégé noir. Alexandre restera à Rouen malgré tout. Sarah, la benjamine, naît en 1966, dans l'appartement qu'occupe la famille à Darnétal. Odile peut à son tour se consacrer à son agrégation de lettres qu'elle obtient en 1970.

1970, c'est l'arrestation des derniers soldats de la lutte armée pour l'indépendance du Cameroun, dont Ernest Ouandié, le dernier chef historique de l'U.P.C. Il faut organiser sa défense, et ce d'autant plus que les journaux français ne s'émeuvent guère de l'absence de droits des prisonniers politiques, vont jusqu'à déformer la réalité pour convaincre leurs lecteurs du bien fondé des exécutions à venir. Il faut rétablir la vérité, situer l'événement dans l'histoire, dévoiler les collusions qui justifient le crime, révéler cette "Main Basse sur le Cameroun". Nous sommes en 1971, la parution est prévue pour le printemps 1972. Mais le pouvoir français veille. Commencent les intimidations des renseignements généraux: visites au domicile du couple à Darnétal, interpellation d'Alexandre devant le lycée Corneille sur la justification de sa nationalité. Le Cameroun n'est pas en reste. On saura par le "rapport Marcellin" le rôle joué par son ambassadeur, un écrivain qui pourtant doit la publication de son premier roman aux relations d'Alexandre. Il intervient aussi bien pour exiger la saisie du livre que pour que le gouvernement français remette en cause la nationalité française d'Alexandre. Le décret de saisie du pamphlet "Main Basse sur le Cameroun" paraît fin juin, le jour de départ en vacances de la famille. S'engage alors une lutte contre l'état français, procès que gagneront Alexandre et Odile, aidés de leurs amis Français et Africains: pour la reconnaissance des droits qui sont les siens, le droit à sa nationalité, le droit à la libre pensée "dans "main basse", le droit à la libre circulation sur et hors du territoire pour les conférences auxquelles il est convié.

Les habitudes sont tenaces. En 2000, le consul de France au Cameroun a accusé Alexandre d'usage de faux passeport français ; et Odile a de nouveau dû parcourir les couloirs du tribunal d'instance de Rouen. Cette lutte pour "main basse", comme nous l'appelons, est le départ pour d'autres combats. Le romancier veut raconter l'histoire de son pays, de ses nationalistes. "Remember Ruben", nous dit-il, et tous les autres, en particulier Ossendé Afana, assassiné par Ahidjo en 1966. "Perpétue et l'habitude du malheur", l'Afrique symbolisée dans l'agonie lente d'une femme. Deux romans parus en 1974 pour continuer à dire encore et encore, pour qu'enfin les oreilles tendues vers les cris d'une Amérique du sud meurtrie, entendent enfin les râles de cette Afrique pourtant si proche, acculée au silence. Des décrets sont votés à Paris pour museler les associations des étudiants africains. Le peuple français se fait complice à son insu d'une mise à mort de tout un continent.

En 1978, Odile et Alexandre décident de créer une revue pour fournir aux peuples de la parole un lieu d'expression. Ainsi naît la revue "Peuples noirs, Peuples Africains".

Alexandre, d'autres livres suivront jusqu'à ton retour au Cameroun en 1992. A la mi-septembre 2001, tu as eu une simple indigestion, disais-tu. Malgré tes douleurs, le 20 du même mois, tu as décidé de parcourir Yaoundé pour préparer la rentrée de tes neveux, envoyer un courrier à Rouen, à Odile, pour compléter l'achat de toutes ces fournitures hors de prix que l'on continue d'exiger de familles aux ressources de plus en plus dérisoires, demander un visa pour des conférences prévues en octobre aux Etats-Unis. Le 23 septembre, tes moyens de communication usuels ont été suspendus. Ce n'est que le samedi 29 septembre que tu as pu renouer contact avec Odile, dans un fax illisible. Inquiète, elle a demandé à des proches de prendre de tes nouvelles, mais tu as cherché à la rassurer, lui demandant d'éviter un déplacement au Cameroun, de te prendre un rendez-vous chez un médecin de Rouen. Tu y serais pour le 10 octobre, disais-tu. Cependant, tes amis ont décidé de transgresser l'interdit que tu avais formulé et l'ont rappelée le mardi 2 octobre. En effet, dès le lundi 1er octobre, tu avais enfin accepté de subir des examens médicaux qui se sont révélés alarmants: une tension basse, une insuffisance hépatique aiguë, un état général nécessitant une hospitalisation immédiate ce mardi 2 octobre, à Yaoundé, à l'hôpital général.

Sais-tu que ce jour-là même le père d'Odile est mort là-bas, en Bretagne, là où votre histoire a commencé?

Sais-tu que affolée, elle s'est précipitée vers les structures d'assistance pour exiger ton évacuation sanitaire?

Les médecins de l'assistance sont arrivés vendredi 5 octobre à Yaoundé. Odile, plus rassurée par leur prise en main de ta situation, a pu dire adieu à son père lors de son inhumation samedi 6 octobre. Elle a aussitôt repris la route pour être présente à l'hôpital Charles Nicolle de Rouen où devaient se poursuivre tes soins. Mais en chemin, la mutuelle l'a prévenue de la gravité de ta situation. Tu aurais dû subir une dialyse car ton insuffisance hépatique avait entraîné une insuffisance rénale, mais la ville de Yaoundé ne disposait pas de structures pour une dialyse. Il fallait te transférer à Douala. Odile a pris le premier avion; elle est arrivée à Douala le dimanche 7 octobre. Elle s'est rendue auprès de toi. A exigé de disposer d'une chambre dans l'hôpital.

Vers minuit, ce 7 octobre 2001,tu as embarqué seul dans ta pirogue pour la traversée de l'autre fleuve, comme disaient tes ancêtres, vers Oscar, ton ami et père, vers Régina, ta mère, vers tes frères, laissant Odile, Emmanuel, Thomas et Sarah sur le rivage.

Tu disais qu'un comité des usagers du service public (CODUS) s'imposait dans les pays africains.

Tu disais que l'achat d'un journal est un luxe pour celui qui a faim.

Tu disais qu'une radio libre s'imposait.
C'est l'un des objets de ces nombreux déplacements que tu envisageais en ce mois d'octobre 2001.

Tu disais qu'il fallait rendre la parole à ceux auxquels on doit des égards, les EZA BOT.

Nous avons pris cette parole. Nous avons parlé, et ceux qui ont des oreilles ont entendu.

Bernadette Ngono
IUFM de Rouen
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